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Pourquoi le Moyen-Orient ?

Alors que 148 pays ont aboli la peine de mort en droit ou en pratique à l’échelle mondiale et qu’un nombre décroissant de pays rétentionnistes pratiquent les exécutions, l’abolition de la peine capitale est aujourd’hui une tendance mondiale. Les pays qui pratiquent encore la peine de mort sont de moins en moins nombreux à procéder à des exécutions. Le Moyen-Orient n’est pas en reste dans cette dynamique mondiale, puisque des pays comme la Turquie, le Liban et la Jordanie n’ont procédé à aucune exécution ces dernières années, ouvrant ainsi la voie à l’abolition. L’événement vise à soutenir le travail de la société civile, encourager la collaboration sur l’abolition de la peine de mort et relayer la voix des personnes condamnées à la peine capitale.

Statut de l’abolition au Moyen-Orient, données 2022

Pour qui ?

Le quatrième Congrès régional sur la peine de mort est un évènement ouvert à toute personne désireuse d’approfondir sa compréhension de l’application de la peine de mort au Moyen-Orient, notamment :

  • Les acteurs de la société civile
  • Les Institutions nationales de défense des droits humains
  • Les réseaux professionnels de défense des droits humains tels que les parlementaires, les acteurs légaux et académiques
  • La presse
  • Les avocats, les magistrat·es, etc.
  • Les autorités politiques, les diplomates
  • Les établissements d’enseignement
Le 4e Congrès régional sur la peine de mort
Version française à venir.

Rendez-vous en juillet 2023 : d’ici-là, restez connecté·es pour ne pas manquer les informations clés de l’évènement !

À propos des congrès régionaux

Depuis 2001, ECPM organise des congrès mondiaux et régionaux qui sont rapidement devenus les rendez-vous abolitionnistes mondiaux incontournables. Lieu de débats et de discussion des acteurs de l’abolition, ils génèrent une émulation ouvrant la voie à de nouvelles avancées aux niveaux locaux, régionaux et internationaux et permettant de faire évoluer les arsenaux judiciaires et législatifs. Ce quatrième Congrès régional sur la peine de mort est co-financé par la Suisse et l’Union européenne.

Contact

Sarah Hajjar (shajjar@ecpm.org) – Coordinatrice du 4e Congrès régional sur la peine de mort

Raphael Chenuil Hazan (Directeur d’ECPM), Mahmood Amiry-Moghaddam (directeur d’Iran Human Rights)

Iran Human Rights (IHRNGO) et Ensemble Contre la Peine de Mort (ECPM) ont présenté à Paris le 13 avril dernier le 15e rapport annuel sur la peine de mort en Iran qui présente une aggravation alarmante de la situation des droits de l’Homme dans le pays sous le prisme de l’utilisation de la peine de mort dans ce pays. La conférence de presse s’est déroulée dans les locaux d’ECPM, avec les interventions de son directeur général Raphael Chenuil-Hazan et du directeur général d’Iran Human Rights, Mahmood Amiry-Moghaddam en présence de nombreux journalistes de la presse française et internationale.

« La peine de mort est comme une épée de Damoclès pour l’ensemble du peuple iranien. »

Raphael Chenuil-Hazan

Ou sur la page YouTube d’Iran Human Rights

Consultez le 15e rapport annuel d’IHR et d’ECPM

Version en français à venir

Iran, la soirée des cent voix

Le même jour, s’est déroulée la soirée des cent voix, organisée par le Barreau de Paris (Ordre des Avocats de Paris), Ensemble contre la peine de mort (ECPM), Reporters sans frontières (RSF) et le Collectif Azadi4Iran, tous mobilisés pour relayer la parole des Iranien·e·s sans voix et soutenir les défenseurs des droits humains en Iran.

Une soirée pluridisciplinaire, bouleversante, mêlant arts, plaidoiries, témoignages et interventions de défenseurs des droits pour dénoncer les violations des droits de l’homme et dire que la révolution continue en Iran. Les participants ont pu enregistrer leur voix afin de montrer leur solidarité envers le peuple Iranien.

Cette soirée représentait aussi l’opportunité d’informer et de sensibiliser sur l’utilisation de la peine de mort par l’Iran. Ainsi, après une présentation générale par le Rapporteur spécial des Nations unies sur les violations des droits de l’Homme en République islamique d’Iran, plusieurs intervenants ont pu insister sur différents points. Samira Mokarami, condamnée à mort à 15 ans en Iran avec sa mère et sa petite sœur a livré un témoignage poignant devant une assistance bouleversée qui s’est levée pour applaudir et soutenir le courage de la jeune femme. Avec affection, elle a rappelé à la mémoire de sa codétenue Reyhanneh Jabbari (exécutée en 2014), protagoniste du documentaire Sept hivers à Téhéran de Steffi Niederzoll.

Témoignage
mars 2023
Dans le cadre et du travail d’ECPM sur la peine de mort en Iran et…

Mahmood Amiry-Moghaddam, directeur général d’Iran Human Rights a présenté la situation de la peine de mort en 2022 sur le fondement du rapport qui avait été publié le matin même. Il a aussi rendu un hommage spécifique aux manifestant·e·s exécuté·e·s en Iran affirmant que la peine de mort est l’outil considéré comme le plus efficace par les autorités iraniennes pour répandre la terreur.

Richard Sedillot, avocat et porte-parole d’ECPM a dénoncé la négation quasi systématique du droit à la défense de ceux qui sont condamnés. « Tout ce que nous faisons pour les défendre ici en France a une importance considérable. » Il a aussi rappelé l’importance du soutien des avocats en France et les particularités du recours à la peine de mort à l’égard des femmes comme révélatrice des violences institutionnalisées à l’égard des femmes en Iran.

Parallèlement, des avocates au Barreau interviennent pour faire honneur aux femmes d’Iran qui vivent sous toutes les nuances de la colère reprenant Zan Zendigi Azadi qui signifie Women Life Freedom en Farsi.

À propos d’Edward Mutebi

Edward Mutebi est un militant ougandais, fondateur de Let’s Walk Uganda et cofondateur de The World is Watching International. Il réside actuellement en Allemagne et est membre de Queer Amnesty à Berlin. Alors qu’il était encore en Ouganda, il s’est mobilisé pour la communauté LGBTQIA+ de nombreuses façons, en commençant par ouvrir une organisation en 2015, Let’s Walk Uganda ; la toute première organisation déclarée proposant des foyers pour les personnes LGBTQIA+ en Ouganda et visant à soutenir les membres de la communauté, en particulier les sans-abri, en renforçant leurs compétences pour leur permettre de subvenir à leurs propres besoin et en leur fournissant un soutien juridique en partenariat avec des organisations médicales et autres, afin d’atteindre la communauté queer.

Quelle était la situation des droits des personnes LGBTQIA+ en Ouganda juste avant l’adoption du projet de loi anti-homosexualité par le Parlement ?

Avant ce projet de loi, la situation était déjà critique. Ce n’est pas la première fois que le gouvernement ougandais introduit une loi aussi draconienne et violente pour notre  communauté. Comme nous l’avons vu en 2009, le gouvernement avait déjà introduit le projet de loi anti-homosexualité. La loi a été discutée au parlement, jusqu’à ce qu’elle soit adoptée en 2013. Elle est ensuite entrée en vigueur après avoir été signée par le président vers le mois de janvier, je crois, en 2014.

La loi a été appliquée pendant un certain temps avant d’être annulée par la Cour constitutionnelle pour des raisons techniques mais depuis 2014, les persécutions se poursuivent. Différents types de persécution ont eu lieu, mais en silence. Je pense à l’attaque contre un bar,  « The Ram Bar », un point de rencontre pour les personnes LGBTQIA+ en Ouganda dans le centre-ville. Le gouvernement a réussi à le trouver et l’a attaqué 2019. Ils ont arrêté un nombre massif de personnes, des centaines, et ils leur ont fait subir de mauvais traitement en garde à vue. Certaines d’entre elles sont allées en prison, tandis que d’autres ont pu être libérées. En décembre 2019, mon organisation, Let’s Walk Uganda, a été attaquée par la police et les services de sécurité. Ils ont fait irruption dans nos bureaux et nos foyers et ont arrêté 16 personnes, y compris le personnel de l’organisation et les occupants des foyers, puis ils les ont emmenées et torturées en garde à vue. Ils les ont soumis à des examens et leur ont fait subir de nombreuses intimidations. Au bout d’un certain temps, ils les ont relâchés.

L’année suivante, une autre organisation a été attaquée, puis la suivante, encore une autre. Depuis 2014 et jusqu’à aujourd’hui, nous recensons les décès inexpliqués de personnes LGBTQIA+. On les retrouve battues à mort dans leur maison et le gouvernement n’a jamais soumis de rapport pour expliquer ces décès.

Les persécutions existaient donc déjà, mais en silence. Cette loi, l’introduction du projet de loi anti-homosexualité de 2023, n’a fait qu’attiser la haine et montrer au grand jour ce qu’il se passe dans notre pays.

Dans quelle mesure cette loi est-elle contraire à la constitution ougandaise ?

De nombreux droits sont violés par cette loi, la liberté d’expression et la liberté d’association notamment. L’un des droits les plus ouvertement violés est le droit de consentir à des relations sexuelles. En vertu de cette loi, le concept même de consentement est menacé : tant que vous avez 18 ans, si vous êtes pris en train d’avoir une relation homosexuelle, même non consensuelle, vous pouvez être poursuivi en justice.

Un autre droit qui est violé est le droit au logement. En vertu de la nouvelle loi, toute personne qui donne un toit à une personne LGBTQIA+ fera l’objet de poursuites. Si on lit entre les lignes, ils veulent nous mettre à la rue. Dans mon pays, les personnes homosexuelles ont déjà des difficultés pour accéder à la propriété, ils sont censés louer des endroits pour se loger. Donc, si vous poursuivez une personne qui est censée me louer une maison, cela signifie simplement que vous me privez de tous mes droits en matière de logement. Il existe également une clause relative aux soins médicaux portés à toute personne de notre communauté ; toute personne qui nous fournit des services est passible de poursuites. Les gens ont donc peur d’aller chez le médecin, parce qu’ils craignent des poursuites s’ils se confient sur leur orientation sexuelle. Nous voyons donc que l’accès aux soins médicaux est totalement compromis, ce qui peut entraîner une hausse du VIH et d’autres maladies.

Il y a donc un certain nombre de droits qui sont violés dans ce projet de loi, mais je voudrais également souligner que le droit à la vie est également violé. Le projet de loi actuel stipule que toute personne prise en flagrant délit d’ « homosexualité aggravée » est passible de la peine de mort. Un génocide va se produire dans mon pays parce que certains membres du clergé et certains chefs religieux se sont ouvertement exprimés pour appeler à la mort, pour appeler à la décapitation !

Comment soutenir la communauté LGBTQIA+ ougandaise en tant que Français, en tant que ressortissants d’un pays étranger ou en tant que membres de la communauté internationale ? Quels seraient les meilleurs moyens d’aider, de soutenir et de sensibiliser ?

La sensibilisation est la première chose à faire. Les dégâts sont déjà très importants, nous ne savons donc pas ce qui se passera si la loi est signée. Nous sommes très inquiets. La communauté internationale ne peut que nous aider à défendre le droit, à défendre le peuple ougandais, qui est acculé et précarisé.

Nous demandons à la communauté internationale de faire respecter les lois internationales qui prévoient également la responsabilité de protéger (R2P). Et si cette loi est promulguée, je demande à tous les pays, aux pays occidentaux, d’imposer toutes les sanctions possibles au pays, au gouvernement ougandais, jusqu’à ce qu’ils ressentent la pression, jusqu’à ce qu’ils ressentent notre douleur et ne soutiennent plus cette loi.

J’appelle également les gouvernements occidentaux à refuser de délivrer des visas aux fonctionnaires qui ont fait adopter ce projet de loi par le parlement.

Soutenez le peuple ougandais de cette manière. C’est le seul type de pression que nous pouvons exercer sur le gouvernement ougandais, car c’est par la pression qu’il apprend et écoute.

Le projet de loi prévoit également que les mineurs de moins de 18 ans soient arrêtés et passibles de trois ans de prison s’ils ont des relations homosexuelles.  Imaginez que vous soyez un enfant de 16, 14 ou 11 ans et que l’on vous vole trois ans de votre vie simplement à cause de votre orientation sexuelle ou votre genre. Voilà à quel point c’est grave. C’est pourquoi je lance également un appel aux organisations de protection des droits des enfants et aux organisations internationales. Elles doivent agir, on ne parle pas que des adultes dans ce projet de loi, les mineurs sont aussi menacés.

Quelle est l’opinion du grand public sur les personnes LGBTQIA+ ?

C’est difficile à dire, d’autant qu’il y a beaucoup de désinformation sur les personnes LGBTQIA+. Les médias, les pasteurs disent que les homosexuels sont des pédocriminels, des violeurs, qu’ils recrutent de jeunes enfants pour qu’ils deviennent homosexuels. C’est le discours que l’on entend dans la communauté. Le problème, c’est que nous n’avons pas organisé de contre-récit pour s’opposer aux récits dominants ou hégémoniques qui véhiculent des idées ou des stéréotypes négatifs sur notre communauté.

Mais il n’y a rien de tel qu’un contre-récit du côté des personnes LGBTQIA+. Nous devons donc développer des stratégies de contre-récit qui peuvent éliminer la désinformation et la propagande négatives diffusées à propos de la communauté, puis solliciter l’opinion publique sur la communauté LGBTQIA+. Il ne faut pas oublier que les personnes LGBTQIA+ sont des membres de la famille, des frères, des sœurs, des fils et des filles de ceux qui font les lois.

En ce qui concerne les autres pays d’Afrique, pensez-vous que l’Ouganda fait un pas en arrière ? Ou s’agit-il d’une tendance à la régression des droits en général, ou qu’en pensez-vous ?

En fait, d’après les statistiques mondiales, ce projet de loi est le pire criminalisant les personnes ayant des relations sexuelles avec des personnes du même sexe  est très brutal, prévoit la peine de mort, l’emprisonnement à vie, l’emprisonnement des mineurs, tant de choses qui criminalisent même les prestataires de services essentiels comme les ONG. Le cadre juridique est très large et très violent, très injuste, très anticonstitutionnel, très mauvais sur le plan international. L’Ouganda a commencé à reculer en termes de droits humains non pas aujourd’hui, ni hier, mais il y a des années, depuis 2009, lorsqu’ils ont introduit cette loi pour la première fois. Encore une fois, il y a tant de maux dans le pays. Des gens disparaissent. Des gens sont tués. Des personnes sont en prison pour des raisons politiques depuis des années. La pauvreté sévit dans tout le pays. Le coût du carburant et le coût de la vie sont élevés, et la corruption atteint des sommetsCe sont des choses dont nous sommes censés discuter au parlement. Mais le gouvernement a décidé de s’immiscer dans nos chambres à coucher. Ma culture est très réservée lorsqu’il s’agit de parler de sexualité. Alors si le gouvernement se targue de respecter la culture ougandaise, il ne devrait même pas remettre en question notre intimité.

Au début de cette année, le gouvernement ougandais a publié une liste d’organisations qui, selon lui, recrutaient, promouvaient et propageaient l’homosexualité en Ouganda. Let’s walk Uganda faisait partie de ces organisations accusées à tort par le gouvernement. Les débats parlementaires sont suivis par de nombreuses personnes, y compris des enfants et des personnes qui n’avaient aucune idée de l’homosexualité, mais qui savent maintenant que notre parlement a accordé beaucoup d’attention à la question et l’a utilisé à son avantage. L’attention accordée par les médias tout au long de la présentation du projet de loi jusqu’à aujourd’hui est une promotion suffisante et une promotion faite par le gouvernement lui-même.

Je mets au défi les chefs religieux en Ouganda, ces « hommes de Dieu » qui se sont manifestés avec force pour soutenir le projet de loi. Certains, d’entre eux ont appelé à la décapitation des personnes LGBTQIA+, comme l’a indiqué un chef musulman. Je défie les chefs religieux d’utiliser la même énergie pour condamner les violations des droits de l’enfant, la corruption, les enlèvements par le gouvernement, le manque d’accès aux soins, la pauvreté, la torture parmi les innombrables maux que vous taisez tout en vous empressant de condamner l’AMOUR.

J’en appelle également à la communauté internationale pour qu’elle soutienne les organisations communautaires qui sont en première ligne pour apporter tout le soutien et les services possibles à la communauté LGBTQIA+ dans ces situations très préoccupantes.


Criminalisation de l’homosexualité : de la prison à la peine de mort (2022)

À travers la campagne « S’aimer n’est pas un crime » ECPM dénonce les discriminations sexuelles et exhorte les pays qui condamnent à mort à les dépénaliser. L’association dénonce également les pays ayant une législation ouvertement homophobe. Affirmer et vivre librement son orientation sexuelle n’est pas un crime et ne devrait nullement avoir sa place dans un Code pénal ! Pourtant, en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie, les législations continuent de réprimer l’homosexualité.

Rapport annuel 2022 sur la situation de la peine de mort en Iran

Cette nouvelle publication met également en lumière la question de la peine de mort en Iran à la lumière de l’important mouvement de contestation nationale suite à la mort de Jina (Mahsa) Amini survenue lors de sa garde à vue le 16 septembre 2022. Si le retentissement mondial de ce soulèvement n’a pas empêché la condamnation à mort de plusieurs manifestants, les vives réactions de la communauté internationale ont fortement freiné l’application effective de ces sentences.

Consulter le rapport

Deux jeunes manifestants, Mohsen Shekari, 22 ans, et Majidreza Rahnavard, 23 ans, ont néanmoins été exécutés les 8 et 12 décembre 2022. Majidreza Rahnavard a également été la deuxième personne condamnée à être pendue publiquement en 2022, marquant le retour des exécutions dans les rues d’Iran après deux années sans aucune exécution publique. Il convient de noter que le rapport n’inclut pas dans ses statistiques les 537 personnes, au moins, tuées lors des manifestations ou d’autres exécutions extrajudiciaires à l’intérieur et à l’extérieur des prisons. Tout au long de ses 100 pages, le rapport démontre le lien insidieux entre l’augmentation des exécutions et les manifestations populaires qui émaillent depuis des mois toutes les provinces du pays, comme le souligne Mahmood Amiry-Moghaddam, directeur d’Iran Human Rights :

« Afin d’instiller la peur au sein de la population et de la jeunesse contestataire, les autorités ont intensifié les exécutions de prisonniers condamnés pour des raisons autres que politiques tels que le trafic de drogue. Ces prisonniers sont les victimes à bas prix de la machine à exécuter de la République islamique »

À cet égard, l’augmentation des exécutions pour des infractions liées à la drogue est alarmante (plus 60 % par rapport à 2021), représentant plus de la moitié des exécutions qui ont eu lieu dans le sillage des manifestations, et 44 % du total des exécutions en 2022. Cette augmentation atteste d’un recours à la peine de mort comme un moyen de pression et, plus largement, comme un levier répressif pour gérer les problématiques sociales du pays. Raphael Chenuil-Hazan, directeur d’ECPM, a commenté l’augmentation alarmante des exécutions liées à la drogue :

« L’absence de réaction de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime face (ONUDC) et des pays donateurs face à l’annulation de ces réformes envoie un mauvais signal aux autorités iraniennes. L’abolition de la peine de mort pour les infractions liées à la drogue doit être une condition préalable à toute coopération future entre l’ONUDC et l’Iran en matière de lutte contre le trafic de drogue. »

La peine de mort en Iran fait néanmoins l’objet de protestations de plus en plus visibles au sein de la population, comme les manifestations de familles de condamnés à mort qui ont eu lieu devant les bâtiments officiels des tribunaux pendant plusieurs semaines d’affilée. Le présent rapport confirme que cette tendance de fond a pris de l’ampleur depuis 2020, et s’est encore accélérée avec les manifestations qui ont suivi le décès en détention de Jina (Mahsa) Amini. En outre, les cas de pardon sont plus nombreux que ceux de qisas (représailles en nature), l’acceptation de la diya (prix du sang) et le pardon étant deux procédures de plus en plus suivies. Cette évolution va de pair avec le renforcement du mouvement du pardon, qui permet aux citoyens iraniens d’exprimer leur opposition à la peine de mort de manière détournée, échappant ainsi à d’éventuelles persécutions de la part des autorités. Parallèlement au lancement de ce nouveau rapport, IHRNGO et ECPM appellent à un moratoire sur la peine de mort en Iran, et à une prise de conscience collective afin que les Etats ayant des relations diplomatiques étroites avec le pays portent également ce message de respect des droits de l’homme et d’abolition de la peine de mort.

« Pour arrêter la machine de mort mise en place par le régime iranien, la communauté internationale et la société civile, qu’elle soit sur place ou non, doit manifester activement son oposition à chaque fois qu’une personne est exécutée dans le pays« 

Mahmood Amiry-Moghaddam

Les chiffres clés du rapport

  • Au moins 582 personnes ont été exécutées en 2022, soit une augmentation de 75 % par rapport aux 333 personnes exécutées en 2021
  • 71 exécutions (12 %) ont été annoncées par des sources officielles, contre une moyenne de 16,5 % en 2021 et 33 % en 2018-2020.
  • 88 % des exécutions figurant dans le rapport de 2022 (511 exécutions au total) n’ont pas été annoncées par les autorités.
  • Au moins 288 exécutions (49 % du total des exécutions) étaient liées à des condamnations pour meurtre, soit le nombre le plus élevé depuis 15 ans.
  • Au moins 256 exécutions (44 % du total des exécutions) étaient liées à des condamnations liées à la drogue, contre 126 en 2021 et une moyenne de 24 par an entre 2018 et 2020.
  • Seules 3 de ces 256 exécutions liées à la drogue ont été officiellement annoncées
  • Au moins 3 délinquants juvéniles figuraient parmi les personnes exécutées.
  • Au moins 16 femmes ont été exécutées.
  • Au moins 15 personnes, dont deux manifestants et un prisonnier politique kurde, ont été exécutées pour des accusations de Moharebeh (guerre contre Dieu) et d’Efsad-fel Arz (corruption sur terre).
  • Au moins 273 exécutions en 2022 et plus de 4029 exécutions depuis 2010 ont été effectuées sur la base de condamnations à mort prononcées par des tribunaux révolutionnaires.
  • Au moins 624 prisonniers condamnés à mort pour meurtre ont été graciés par les familles des victimes de meurtre dans le cadre de l’« Initiative pour l’abolition de la peine de mort ».
Plaidoyer
février 2023
Depuis le début du soulèvement, déclenché par la mort en détention de Mahsa Amini le…
Taïmoor Aliassi témoigne devant une classe de quatrièmes
Taïmoor Aliassi témoigne devant une classe de quatrièmes

Contexte

Codifié par la Charia, le système pénal iranien est celui qui occupe la première place au monde en nombre d’exécutions par habitant. En 2022, plus de 500 condamné·es à mort ont été exécuté·es en violation des accords internationaux ratifiés par l’Iran. En effet, les chefs d’accusation discriminatoires liés à l’origine des accusé·es, le trafic de drogue ou la consommation d’alcool ne rentrent pas dans la catégorie des crimes les plus graves pour lesquels une condamnation à mort pourrait effectivement être prononcée.

Plaidoyer
février 2023
Depuis le début du soulèvement, déclenché par la mort en détention de Mahsa Amini le…

Éduquer les jeunes aux droits civils : une nécessité absolue

« Pourquoi faut-il deux femmes pour faire un homme en Iran ? » ou la vérité amère du code islamique, qu’un élève de quatrième a interrogé dans ces termes lors du cycle scolaire. Un message qu’il est nécessaire de contextualiser et de déconstruire à travers l’éducation aux questions de société. Éduquer pour mieux prévenir, c’est la mission de Solène Paloma, chargée du projet Éduquer à l’abolition de la peine de mort chez ECPM.

Solène Paloma, Chargée de programme Eduquer aux enjeux de l’abolition de la peine de mort

Près de 500 jeunes ont reçu les témoignages poignants et éclairants de deux « témoins » de cette peine cruelle et inhumaine en Iran, Shole Pakravan et Taimoor Aliassi ; deux militant·e·s contre la peine de mort, aux récits de vie bien différents.

Une partie d’entre eux ont découvert en avant-première le documentaire 7 hivers à Téhéran de Steffi Niederzoll. Ce long métrage retrace l’histoire de Reyhaneh Jabarri, condamnée à mort à l’âge de 19 ans, puis exécutée pour le meurtre de l’homme qui était sur le point de la violer. Devenue symbole de la lutte pour les droits de femmes en Iran, le combat de Reyhaneh est désormais porté par sa mère,  Shole Pakravan.

Et c’est avec cette dernière que les jeunes spectateurs·rices ont eu la chance de pouvoir s’entretenir suite à la projection. Véritablement touché·e·s par la triste histoire de Reyhaneh, choqué·e·s par l’injustice qu’elle a subie et admiratifs·ves de la force et du courage de Shole, sa mère, ce sont des élèves sans voix qui ont quitté la salle à la suite à d’un échange fort en émotions. Quelques-un·e·s ce sont tout de même timidement approché·e·s de Shole pour la prendre dans leurs bras et la remercier pour cette leçon de vie.

Témoignage
mars 2023
Dans le cadre et du travail d’ECPM sur la peine de mort en Iran et…

Les équipes d’ECPM ont ensuite retrouvé ces jeunes en classe, afin d’échanger sur leurs ressentis et leur compréhension de la situation dont a été victime Reyhaneh. Cet échange a été l’occasion de parler plus largement de l’application de la peine de mort aujourd’hui dans le monde.

Les autres élèves ont quant à eux rencontré Taimoor Aliassi. Issu d’une famille kurde d’Iran, Taimoor a quitté l’Iran après la révolution de 1979.  Désormais citoyen suisse, il a créé en 2006 l’Association pour les Droits Humains au Kurdistan d’Iran-Genève (KMM-G) afin, entre autres, de promouvoir la démocratie, le respect des droits humains et le développement social au Kurdistan d’Iran et au-delà. Taimoor a exposé aux jeunes la réalité d’un Iran répressif où les droits humains et les libertés sont bafoués ; un pays où la peine de mort est utilisée comme outil de répression politique afin de contenir les soulèvements populaires et gouverner par la peur.

Les réactions étaient nombreuses pour cette jeune génération ultra-connectée au monde. Finalement, aborder la situation actuelle en Iran à travers le prisme de la peine de mort a permis d’éveiller les consciences sur bien des sujets connexes. Les élèves ont notamment réalisé que certains crimes passibles de la peine de mort en Iran ne sont autres que des droits civils fondamentaux en France comme le fait de manifester ou encore consommer de l’alcool. La différence de traitement entre les femmes et les hommes les a également interpellé·es : en effet, en Iran, une femme n’a de valeur que la moitié de celle d’un homme. 

Ce cycle thématique s’inscrit parfaitement dans bien des domaines traités par les enseignant·es, notamment en enseignement moral et civique (EMC), en ce qu’il soulève des réflexions autour de la liberté d’expression, des discriminations, des inégalités, etc.

Les représentations et idées reçues sur la peine de mort, qui bien souvent s’attachent aux pires crimes de sang commis dans les quelques démocraties qui la pratiquent, sont de fait déconstruites et laissent place à des débats éclairés et réalistes.

Selon moi, ECPM a une véritable expertise à apporter aux  jeunesses dans leur lecture de l’actualité et leur vision du monde. Les sensibiliser à la peine capitale alors qu’elle menace 60 % de la population dans le monde participe à leur questionnement sur la citoyenneté mondiale et les valeurs d’un monde qu’ils et elles souhaitent construire. 

+ 400
élèves sensibilisés au sujet de la peine de mort
2
témoins invités aux interventions scolaires

La parole au témoin : Taïmoor Aliassi, représentant auprès des Nations Unies de l’Association pour les droits humains au Kurdistan d’Iran à Genève (KMMK-G), et vice-président d’Impact Iran

Est-ce que c’est la première fois que vous intervenez auprès d’un si jeune public ?

En France et sur la thématique de la peine de mort, oui. C’est vraiment très intéressant pour moi de me confronter à la réalité, à la perception de la peine de mort par les jeunes et à leurs connaissances du sujet. Je trouve qu’il est très important d’éveiller leur curiosité à cet âge pour les aider à former leur opinion.

Qu’est-ce qui vous a marqué lors de ces interventions ?

Je croyais qu’à cet âge, cela ne les intéresserait pas d’en discuter, que le sujet ne les toucherait pas… Mais dès qu’on a eu recours à des notions comme  l’application de la peine de mort pour les jeunes femmes et les jeunes filles, j’ai senti une forme d’empathie de leur part et ça m’a beaucoup touché ; même si ce sujet est très éloigné de leur réalité ici à Paris. Ce sens de l’empathie m’a vraiment ému.

Selon vous, pourquoi est-il important de témoigner auprès des jeunes générations ?

Pour contrebalancer les discours souvent violents que l’on peut voir à la télévision ou dans les médias. La peine de mort est un sujet dont on ne parle plus en Europe alors que certains États comme la Hongrie par exemple ont manifesté la volonté d’un retour à la peine de mort. Témoigner est une question primordiale car plus la jeunesse est avisée et informée, mieux nous traitons les problèmes de violence dans la société. Il ne faut pas ignorer non plus l’influence de l’opinion publique de la France vis-à-vis des pays qui appliquent la peine de mort.

Pourquoi avez-vous décidé de vous engager auprès du peuple Iranien ?

Parce-que moi-même je viens du Kurdistan iranien. L’Iran figure parmi les pays qui exécutent le plus au monde, proportionnellement à leur population. La peine de mort vise particulièrement les minorités ethniques et religieuses et l’Iran est aussi l’un des rares pays qui exécutent des enfants. Le nombre d’exécutions augmente à nouveau d’années en années. Je suis touché parce que ma famille et mes amis sont en Iran et que je connais moi-même des personnes qui sont en prison.

Au départ je ne travaillais pas sur la peine de mort, je travaillais en général sur les droits humains mais depuis que j’ai connu ECPM, je me suis un peu plus sensibilisé sur la question de la peine de mort. J’ai commencé à m’ouvrir à ce domaine et à m’y investir, ainsi qu’à interviewer des personnes en attente de leur exécution dans le couloir de la mort. C’est devenu malgré moi une des causes pour lesquelles je travaille aujourd’hui.

Une fois obtenu le statut de réfugié en Suisse, pouvez-vous nous raconter l’histoire de votre implication dans le plaidoyer à l’international ?

À l’âge de 13 / 14 ans j’avais déjà survécu à une révolution et trois guerres. Donc j’ai grandi dans un contexte de révolution, de combat… Plusieurs membres de ma famille étaient opposés au système islamique en Iran et engagé·es contre le régime. Moi, à l’âge de 14 ans je voulais changer le monde, j’étais activiste, antisystème, très révolté contre le système de notre société, qu’il soit religieux, patriarcal ou autre. J’étais donc très engagé depuis un très jeune âge.

Comment vous avez réussi à transformer cette colère en un combat productif ?

J’avais 17 ans lorsqu’un parti politique est venu recruter des jeunes pour aller combattre contre le clergé Islamique en Iran. Il y avait une autre possibilité qui était de suivre une formation d’enseignant. De mon côté, j’avais un frère et des cousins qui se sont inscrits pour aller combattre mais j’ai choisi la deuxième voie, plus pacifique que celle de la violence, qui me permettait de leur enseigner pourquoi ils prenaient les armes. Depuis un très jeune âge j’ai décidé que la meilleure manière était d’écrire, d’éduquer, de sensibiliser, de réfléchir, d’informer et de plaider.

Vu votre partenariat de longue durée, quelle est votre relation avec ECPM ?

Nous sommes partenaires depuis 2010. Je représente souvent ECPM à l’ONU à Genève et dans nombre de réunions qui sont organisées à l’ONU, au Parlement européen ou autre. Durant les conférences organisées soit par l’UE, la Suisse ou une tierce partie, il y a toujours quelqu’un d’ECPM qui intervient sur la peine de mort. Je suis invité à intervenir dans le cadre des activités d’ECPM à chaque congrès, ce que je considère comme un privilège. Ça me permet de faire de nouvelles connaissances et d’avoir de nouveaux réseaux. Cette collaboration nous tient beaucoup à cœur, vu qu’ECPM a une relation avec le monde et que nous, nous gérons une petite ONG à Genève. C’est une fenêtre sur le monde.

Est-ce qu’il y a un dernier message que vous souhaitez transmettre ?

Je suis content de voir qu’ECPM a mis l’accent sur l’éducation de la jeunesse, car la jeunesse c’est le futur. C’est une grande chose que d’investir dans la jeunesse.

Portrait de Taimoor aliassi
À propos de Taïmoor Aliassi

Taïmoor Aliassi est un citoyen suisse d’origine kurde d’Iran, pays qu’il a quitté après la révolution de 1979. Titulaire d’un master of Advanced Studies en action humanitaire avec une spécialisation en droit international à l’Institut universitaire de Genève (IHEID), il est le co-fondateur du KMMK-G, une association qui promeut la démocratie, le respect des droits de l’homme et le développement social au Kurdistan d’Iran et au-delà (membre d’Impact Iran).

Taïmoor Aliassi est animé par la volonté de lutter contre toutes les formes de discrimination, notamment à l’encontre des personnes issues des minorités ethniques et religieuses de la région, de plaider contre la peine de mort et de promouvoir les droits des femmes et des enfants.

Mme Azadeh Pourzand (Impact Iran), Me Javaid Rehman (Rapporteur spécial), M. Mahmood Amiry-Moghaddam (Iran Human Rights)

Le premier side event organisé avec Iran human rights et Impact Iran, le 20 mars, portait sur la peine de mort.  M. Raphaël Chenuil-Hazan, directeur d’ECPM a introduit rappelant que l’Iran utilisait la peine de mort comme outil de répression politique et que l’utilisation de la peine de mort était liée à de nombreuses autres violations des droits de l’Homme. M. Javaid Rehman, rapporteur spécial des Nations unies sur les violations des droits de l’Homme en République islamique d’Iran a rappelé que dans le cadre de son rapport annuel présenté le matin même en session du Conseil des droits de l’Homme, il avait vivement dénoncé l’utilisation de la peine notamment pour des crimes qui n’appartiennent pas à la catégorie des crimes les plus graves au sens du droit international. M. Mahmood Amiry Moghaddam a alerté sur l’augmentation du nombre d’exécutions en Iran et notamment pour des offenses en lien avec la drogue en 2022. Mme  Azadeh Pourzand était quant à elle venue alerter sur l’amplification des violences faites aux femmes et le recours à la peine capitale, souvent la conséquence révoltante de la violence commise à leur encontre. « La république islamique d’Iran est structurellement dressée contre l’émancipation des femmes et leur droit à vivre leur vie comme elles l’entendent », a-t-elle rappelé.

Le 21 mars, un autre side event co-organisé par Impact Iran, Article 19, Front line defenders, Amnesty international, Iran human rights documentation center et ECPM portait sur un état des lieux 6 mois après le début des manifestations en Iran.

Nombre de délégué·es de représentations diplomatiques d’États membres des Nations unies et d’ONG ont assisté intéressé·es aux deux side event.

L’iran demeure le pays qui condamne le plus à mort et exécute le plus au monde par rapport à sa population. Le régime instrumentalise la peine de mort à des fins politiques et pour réprimer sa propre population, qu’il condamne à la peine capitale pour des offenses ne figurant pas dans la liste des crimes les plus graves au regard du droit international. Les détenu·es sont systématiquement privé·es de leur droit à la défense et de celui de consulter un·e avocat·e, soumis·es à la torture et aux aveux forcés avant d’être condamné·es à mort et exécuté·es. Les minorités ethniques et religieuses sont sureprésentées dans les couloirs de la mort, où l’on retrouve également des femmes victimes de violences et des enfants.

5 grands moments du 8e Congrès mondial contre la peine de mort

1 – Deux promesses d’abolition !

Pour la première fois, deux pays se sont prononcés pour l’abolition de la peine capitale dans leurs pays : au Libéria, la marche vers l’abolition est donc ouverte, tandis qu’en Zambie, la loi portant abolition de la peine de mort est déjà en vigueur depuis décembre 2022.

2 – La jeunesse abolitionniste au rendez-vous

Les jeunes délégations de l’Abolition Now Tour se sont rencontrées à Berlin pour présenter les actions réalisées depuis leurs ateliers : conférences, plaidoyer, pièces de théâtre, les six groupes n’ont pas manqué de créativité.

Événement
décembre 2022
Il y a un an, ECPM avait lancé une mobilisation exceptionnelle de la jeunesse mondiale,…

3 – Des témoignages depuis couloirs de la mort

Les grands témoins (ancien·nes condamné·es à mort, avocat·es, familles de personnes condamné·es) ont été mis à l’honneur tout au long des débats. Certain·es sont même intervenu·es depuis leur centre de détention, comme Keith Lamar, qui est intervenu en direct depuis le pénitencier de l’Ohio, ou de feu Hank Skinner par le biais d’une lettre lue par son épouse Sandrine Ageoges-Skinner lors de la soirée témoins.

4 – La société civile sur le devant de la scène

Pour la première fois dans un Congrès mondial, ECPM a souhaité mettre un coup de projecteur sur les acteurs de la société civile qui se battent en première ligne pour l’abolition de la peine de mort. ECPM, la Coalition mondiale contre la peine de mort et leurs partenaires ont souligné le travail exceptionnel d’organisations particulièrement investies dans les différentes sphères du combat abolitionniste tel que : la défense, le plaidoyer, la recherche, et l’innovation ainsi que le Grand Prix Robert-Badinter décerné par un vote des participant·es au Congrès à l’avocate iranienne Nasrin Sotoudeh.

Événement
novembre 2022
Le 8e Congrès mondial contre la peine de mort fut aussi l’occasion de donner un…

5 – Le village de l’abolition, épicentre du 8e Congrès mondial

Épicentre de l’évènement, le village de l’abolition s’est transformé en véritable témoin du militantisme abolitionniste : rendez-vous de haut niveau, hommage aux personnes condamnées à mort, ateliers peinture, danse… l’ensemble des congressistes s’est retrouvé parmi les 22 organisations pro-abolition venues représenter leur combat dans cet espace à la croisée de toutes les formes de militantisme.


L’équipe d’ECPM et ses partenaires sont revenus galvanisé·es de ce rendez-vous incontournable et plus que jamais déterminé·es à continuer le combat. En parallèle de leurs activités habituelles, leurs efforts se concentreront dans les prochains mois sur l’organisation du 4e Congrès régional sur la peine de mort, qui aura lieu au Moyen-Orient au début de l’été. Rendez-vous dans les prochaines semaines pour en savoir plus !

ECPM partenaire du documentaire 7 Hivers à Téhéran présenté au festival Pluriel·les à Compiègne

En 2007 à Téhéran, Reyhaneh Jabarri, 19 ans, poignarde l’homme sur le point de la violer. Elle est par la suite accusée de meurtre et condamnée à mort. À partir d’images filmées clandestinement et des écrits de la jeune femme, mis en voix par l’actrice iranienne Zar Amir Ebrahimi, Sept hivers à Téhéran montre le combat de la famille pour sauver Reyhaneh, devenue symbole de la lutte pour les droits des femmes en Iran.

Bande annonce du film 7 Hivers à Téhéran

ECPM est partenaire du film, récompensé à la Berlinale 2023 par le Prix du Meilleur Film de la sélection berlinoise « Perspektive Deutsches Kino ». De nombreuses projections se dérouleront dans toute la France au cours des prochaines semaines avec l’appui de spécialistes de la peine de mort d’ECPM pour animer les discussions autour de l’instrumentalisation de la peine de mort en Iran et aussi la répression des droits des femmes dans le pays. Le 29 mars au cinéma.

Shole Pakravan : « Lorsqu’un pays souffre, sa douleur se répand dans le monde entier »

Shole Pakravan

Pourquoi tenez-vous à partager votre histoire ?

Ma fille m’a demandé, dans une dernière lettre, de la laisser partir en paix. Elle me disait qu’elle allait voyager avec le vent, tout autour du monde. J’ai fait en sorte que cela arrive, vous allez comprendre comment.

Elle m’avait demandé de donner ses organes. Ce n’était pas possible. Elle m’a aussi demandé de pardonner toutes les personnes impliquées dans sa condamnation et son exécution. Je n’ai pas réussi à m’y résoudre. En revanche, le livre que j’ai écrit, et ce film, 7 hivers à Téhéran, sont deux ailes qui lui permettront de voyager avec le vent, de par le monde, comme elle le souhaitait. Vous savez, la souffrance de ma fille a pris fin mais la mienne et celle de notre famille est encore vive. Nous la portons dans nos chairs. Je veux que les gens prennent conscience que ce n’est pas seulement une personne qui meurt dans une exécution : sa famille meurt avec elle. Les pays occidentaux devraient considérer que la peine de mort en Iran les concerne eux-aussi. L’humanité est liée, nous sommes responsables les un·es des autres, nous partageons la même planète. Lorsqu’un pays souffre, sa douleur se répand dans le monde entier. Les gens doivent savoir que certain·es de leurs pairs traînent cette lourde peine jusqu’à leur dernier souffle.

Pouvez-vous expliquer l’importance du pardon en Iran lorsque quelqu’un est condamné à la loi du Talion ?

L’Iran suit la loi islamique. C’est-à-dire qu’il existe deux modèles de condamnation à mort : d’une part pour les crimes liés à la drogue, à l’homosexualité, au fait de renier la religion musulmane, etc., et d’autre part le Qisas : œil pour œil, dent pour dent. Quand une personne commet un meurtre, le droit islamique ordonne de tuer l’assassin·e sauf si la famille de la victime lui accorde son pardon. Cela vient de la Charia.

Malheureusement, le fils de la victime n’a pas accordé le pardon à votre fille ; qui est-il pour vous désormais ?

Je l’aurais appelé fils s’il avait accordé son pardon à ma fille et permis de la libérer mais il a appuyé sur le bouton permettant de déclencher la pendaison. Je ne l’aime pas, bien sûr, mais je ne cherche pas à me venger de lui, je ne souhaite pas sa mort, car je sais que même si je tuais l’humanité toute entière ça ne me ramènerais pas Reyhaneh.  

Les manifestations en Iran depuis la mort de Mahsa Amini perdurent. La jeunesse iranienne vous donne-t-elle des espoirs de paix ?

Pour être honnête, je ne crois pas. J’aimerais y croire. Aujourd’hui, je suis extrêmement inquiète pour l’avenir. J’ai vu des manifestant·es dans les pays occidentaux, à Bruxelles et à Londres notamment, brandir des cordes de pendaison et des pancartes « tuez les Mollahs »  pendant des manifestations contre le régime iranien. Le Chah d’Iran, Reza Pavlavi, a réuni un comité pour combattre la République islamique d’Iran. Je respecte les oppositions au régime en vigueur, bien sûr, mais cela m’inquiète de voir que le prochain régime continuera sans doute d’exécuter. Je suis une militante, j’ai vu ce que l’exécution fait aux gens, à leurs proches. Bien sûr que les Mollahs ont perpétré des actes terribles mais ce dont nous avons besoin, c’est de la justice, pas des exécutions.

Comment pouvons-nous soutenir la communauté iranienne ?

Les sanctions contre l’Iran ont fonctionné mais le système judiciaire continue d’émettre des ordres d’exécution tous les jours. Ces sanctions n’aident pas la population. Il faudrait punir le système judiciaire lui-même, sanctionner les juges qui prononcent la peine de mort, les gardes qui transfèrent les condamné·es sur le lieu de leur exécution.

Quel message voulez-vous faire passer ?

Chaque cellule de mon corps est pleine de haine contre les bourreaux. Tout le monde doit savoir que les familles ne sont pas coupables, que nous sommes des êtres humains et que nous ne devrions pas avoir à porter le poids de cette peine dans notre chair et dans notre âme.

Je supplie chacun·e d’entre vous d’aider les jeunes qui ont manifesté suite à la mort de Jina Mahsa Amini et se trouvent maintenant dans le couloir de la mort. Je vous en supplie, faites tout ce qui est en votre pouvoir, passez à l’action, signez des pétitions, soyez leurs voix sur les réseaux sociaux, écrivez à vos parlementaires, à vos gouvernements et demandez-leur d’aider les personnes condamnées à mort en Iran.

Après chaque projection du film, on vient me voir et parfois, ce sont des gens qui ont aussi souffert d’injustices criantes. Le film leur donne le courage de les dénoncer. Pour moi, ça veut dire beaucoup de voir que le film libère la parole des femmes du monde entier. Le cinéma, le théâtre, l’art en général peuvent faire une différence dans le monde.

Où voir le film en avant-première ?

Dates des avant-premières, en présence de l’équipe du film lorsque mentionné en gras:

COMPIEGNE (JAUX)7 mars
COMPIEGNE (SCOLAIRES)8 mars
PONT ST ESPRIT12 mars
LYON21 mars
AIX-EN-PROVENCE21 mars
ANNECY21 mars
GRENOBLE22 mars
MARSEILLE22 mars
PARIS
En présence de l’équipe d’ECPM
23 mars
TOULOUSE23 mars
BORDEAUX24 mars
CAEN (HEROUVILLE ST-CLAIR)24 mars
BAYONNE25 mars
ALES26 mars
ST OUEN L’AUMONE26 mars
DECINES26 mars
LA FERRIERE26 mars
PARIS27 mars
VERSAILLES27 mars
NANTES27 mars
PARIS28 mars
RENNES28 mars
STRASBOURG29 mars
MONTREUIL
En présence de l’équipe d’ECPM
29 mars
ROUEN30 mars
MONTPELLIER30 mars

Raphaël Chenuil-Hazan, directeur d’ECPM
Photo Ⓒ Christophe Meireis

L’Iran inarrêtable

Depuis quelques mois, comme nous le craignions depuis longtemps, la République islamique d’Iran instrumentalise la peine de mort contre les manifestant·es afin de faire passer un seul et unique message : nous avons le droit de vie et de mort sur nos citoyen·nes !

Nous avons d’ailleurs, lors de la cérémonie de clôture du Congrès de Berlin, décerné le Prix Robert-Badinter à l’avocate iranienne Nasrin Sotoudeh. Nous avons également porté la candidature de Narges Mohammadi, à la citoyenneté d’honneur de la ville de Lyon, en soutien au peuple iranien, aux défenseurs des droits de l’Homme et aux abolitionnistes en Iran.

Nous alertions depuis longtemps sur le régime iranien, capable de passer d’une gestion musclée des manifestations et de l’oppression des femmes  à une répression massive et aveugle, avec comme point d’orgue la peine de mort et comme lieux, l’enceinte des tribunaux révolutionnaires et (notamment) la tristement célèbre prison d’Evin.

Événement
novembre 2022
L’avocate iranienne, Nasrin Sotoudeh, militante de longue date des droits humains dans son pays, est…

D’octobre à novembre 2022, ECPM s’est mobilisé avec ses partenaires, dont Impact-Iran et Iran Human Rigths pour appeler à la tenue d’une session spéciale sur l’Iran, lors de laquelle le Conseil des droits de l’Homme établirait un mécanisme d’enquête indépendant. Nous avons tenue des conférences de presse sur le sujet, interpellé le Conseil des droits de l’Homme à Genève et sensibilisé le corps diplomatique.

Notre rapport commun, ECPM et Iran Human Rights, Rapport, sur la peine de mort en Iran prévu en avril prochain, donnera une vision claire de la réalité sur le terrain et de l’horreur dans ce pays. Notre engagement pour faire plier le régime islamique d’Iran est total.

Plaidoyer
février 2023
Depuis le début du soulèvement, déclenché par la mort en détention de Mahsa Amini le…

La perte d’un ami cher à la communauté abolitionniste

Le 16 février dernier décédait Henry Watkins Skinner dit Hank Skinner à l’hôpital de Gavelston. Il avait subi une attaque cérébrale, laissé sans soin ni attention durant près de 10 jours dans sa cellule en décembre dernier, il a lutté contre l’inéluctable avec courage. Nous suivons depuis des années le cas de Hank, d’abord parce qu’il était le mari de notre amie (et membre de notre conseil d’administration) Sandrine Ageorges-Skinner, mais aussi et surtout car le cas du dossier de Hank était emblématique de la tragédie de la peine de mort aux États-Unis. Une succession d’inepties, de gabegies, d’enquêtes bâclées et à charges, de scellés égarés, de preuves erronées, de rétractations de témoins, de tests ADN faisant jurisprudences…bref, tout ce qui fait d’un cas un possible innocent dans les couloirs de la mort.

J’avais eu l’occasion de le rencontrer en personne dans la prison de Livingston en avril dernier autour d’un moment qui restera à jamais gravée dans mes mémoires.

Nous pensons en ce moment tragique à tous ses soutiens, à ses avocats Rob et Doug, à sa famille et particulièrement sa fille Nathalie et enfin nous avons une tendre pensée en priorité à sa femme, mon amie Sandrine.

Témoignage
mars 2023
À l’annonce de la disparition d’Hank Skinner, ECPM se joint à la peine de ses…

Retrouvez les grands moments du Congrès ici ainsi que l’ensemble des conférences en rattrapage ici.

Portrait de Hank Skinner au parloir

Enfermé dans le couloir de la mort au Texas, Hank aura vécu presque 28 ans à l’isolement, ne pouvant sortir de sa cellule plus d’une heure par jour. Des années de combat qu’il aura mené avec ferveur, soutenu depuis l’extérieur par son épouse et ses avocat·es, pour blanchir son nom. Accusé d’un triple homicide, il aura clamé son innocence jusqu’au dernier jour. Alors qu’il faisait face à une date d’exécution pour la quatrième fois, Hank s’est finalement éteint le 16 février 2023 après des complications d’une tumeur au cerveau.

ECPM soutenait Hank depuis la France depuis 2009, en organisant des levées de fonds et en mobilisant la presse pour alerter sur l’injustice dont Hank était victime.

Nous pensons à cet instant, au 24 mars 2010, il y a 13 ans, où Hank Skinner, dans la tristement célèbre prison de Huntsville au Texas, devait être exécuté. Toujours nous nous rappellerons ce soir où tous réuni·es sur la place de la Concorde à Paris, devant l’ambassade des États-Unis à quelques heures de l’exécution programmée de Hank Skinner nous continuions d’y croire malgré les minutes qui s’égrenaient. Sandrine Ageorges-Skinner, son épouse et membre de notre conseil d’administration était en direct du Texas avec notre directeur, Raphaël Chenuil-Hazan. Elle était encore et toujours confiante. L’actrice Lou Doillon venait nous apporter son soutien, les militants, sympathisants et autres partenaires d’ECPM étaient tous présents, criant leur indignation. Hank a survécu à 23 minutes de l’exécution.

Plus récemment, Hank Skinner était intervenu au 8e Congrès mondial contre la peine de mort en novembre dernier par le biais d’une lettre lue par Sandrine Ageorges-Skinner.

Hank était passionné de droit : nos pensées se dirigent également vers ceux qu’il a accompagné et aidé à sortir des couloirs de la mort, et à ceux, exécutés par l’État du Texas.  Sa force, l’amitié et l’amour dont il faisait preuve continueront de nous inspirer dans notre combat vers l’abolition universelle de la peine de mort.

La lettre de Raphaël Chenuil-Hazan, directeur d’ECPM

Le 17 avril 2022, Raphaël Chenuil-Hazan, directeur d’ECPM a rendu visite à Hank Skinner. De retour du parloir, il avait couché ce moment sur le papier, qu’il partage aujourd’hui.

Houston, Texas

Le 17 avril 2022

À Sandrine Ageorges-Skinner,

Hier soir je suis allé visiter Hank Skinner dans le couloir de la mort dans la prison de Livingston au Nord de Houston près du très jolie lac Livingston. Ce lac est un étrange havre de paix et de quiétude à quelques miles de l’épicentre d’un des plus horribles visages de l’Amérique, celui du système de mise à mort officiel.  Hank a passé 27 ans dans les couloirs de la mort, il a fêté lundi dernier ses 60 ans. Il n’avait pas eu de visites depuis 2019 jusqu’à ces dernières semaines où il a vu d’affilé sa femme Sandrine, son avocat Rob et une journaliste américaine. Voilà que je me rajoute à cette liste de visiteurs de dernière minute. Ces visiteurs qui viennent de loin, de l’autre côté de l’atlantique pour tenter de garder un lien avec l’humanité.

L’entrée de cette prison ressemble à d’autres complexes de haute sécurité regroupant plusieurs milliers de prisonniers mais dans celui-ci j’ajoute près de 200 condamnés à mort (ils étaient plus de 500 il y a quelques années). Une chose m’a marqué, en entrant dans la si fameuse Polunsky Unit (couloir de la mort) c’est l’aspect clinique des lieux si propres devant, si entretenus. Le hall d’entrée ressemble à une salle d’attente d’une clinique privée…et pourtant si sale (dirty) derrière. Dans ce hall à côté de la blague du jour (Q: What was the rabbit’s favorite dance? A: The bunny hop (je ne l’ai toujours pas vraiment comprise)), la référence à la semaine mondiale de l’Autisme (comme une provocation au vue du nombre de personnes handicapées, autistes et autres, présentes dans la prison). Il y avait également cette maxime totalement délirante : « You have the choice to take the chance to challenge yourself to change », comme si les couloirs de la mort offraient réellement une possibilité de rédemption et de changer !

Délirant et tellement américain ! Tu me diras, ils ne sont pas à une incohérence près. Dans cette salle attendaient avec moi les visages de la détresse et de la pauvreté… en tout cas c’est ce que j’ai cru percevoir.

Je rentre enfin dans le parloir, car c’est à travers une vitre, via un téléphone des années 80 que nous allons passer la soirée ensemble. C’est étrange, car cela fait 13 ans que je suivais le cas de Hank. Cela avait commencé en octobre 2009 quelques mois avant le Congrès contre la peine de mort de Genève, Sandrine Ageorges nous appris qu’elle se nommait dorénavant Sandrine Ageorges-Skinner, car elle avait épousé un condamné à mort au Texas. Dans la foulée elle nous apprit qu’il avait une date d’exécution prévue justement pour le 1er jour du Congrès mondial que nous organisions. Cela, nous ne pouvions l’accepter sans rien faire. Alors a débuté la campagne que nous appelons depuis #Justice4Hank.

Hank et moi avions un moment correspondu par lettres il y a fort longtemps. Je n’avais pas réussi à m’astreindre à une correspondance régulière. Peut-être que je la fuyais. Cette fois-ci notre rencontre était imminente. C’est la 1ère fois que je mets les pieds dans une prison américaine et d’autant plus dans un couloir de la mort texan. Je dois avouer que ce n’était pas évident d’entrer dans ce lieu dingue où l’on côtoie la folie du système judiciaire américain, la misère et la mort. Entrer dans un tel lieu quand on n’y est pas obligé est quelque chose d’insensé et en même temps absolument nécessaire.

Lorsque qu’on me laisse enfin pénétrer dans le parloir, il est 18h je crois. Je me dirige vers les cabines tant de fois aperçues dans les films et les documentaires. Hank est déjà là à m’attendre. Il a pris un énorme coup de vieux. Il porte une longue barbe blanche avec quelques reflets roux (à la ZZ Top), marquant ses années d’isolement sensoriel total (puisqu’il n’est en contact avec quasi aucun être humain hormis ses gardiens depuis presque 3 décennies), qu’il n’a pas accès à l’air libre, qu’il ne peut pas ouvrir la fenêtre de sa cellule même durant les chaleurs étouffantes voire suffocantes du Texas. Son rire extrêmement sincère me marque assez rapidement au cours de nos échanges et son regard totalement espiègle et malicieux lui donne encore ce semblant d’être parmi les vivants et non pas un enterré-vivant. Hank a eu dans sa vie 4 dates d’exécutions. Pour les trois premières, il a dû se préparer à mourir, accepter son transfert dans la prison de Huntsville à 45 miles plus au Nord en direction de Dallas, ranger ses affaires, plier impeccablement le peu de vêtements qu’il possède, manger son dernier repas, faire sa dernière prière. Malgré tout cela, nous avons passé plus de 3 heures (normalement les visites durent moins de 2 heures, mais  on m’a laissé rester un peu plus longtemps) à tchatcher et à rigoler. Et devinez de quoi j’ai parlé ! Je lui ai parlé de mon régime de « carbs et de prots », de ce qui est « smart » à manger et ce qui ne l’est pas. Nous avons disserté sur les bienfaits des piments et particulièrement des piments jalapeños sur la santé : une passion commune. C’est marrant nous étions dans le pire endroit de la terre pour parler cuisine et pourtant nous avions cette discussion surréaliste mais tellement banale et sympathique à propos de nos plats préférés.

Tout à coup, il me demande d’absolument rappeler à Sandrine, sa femme, de bien commander sur Amazon, un colis spécial pour Passover (Pessah). Je bloque un peu. Je lui demande mais c’est quoi cette histoire, avec ta barbe et la Pessah, tu t’es converti au judaïsme pour avoir accès aux colis spéciaux dis-moi ? Il se marre, et me répond qu’il a écrit dans son dossier qu’il se considérait comme un chrétien messianique ! Son messianisme lui permet l’espace d’un moment dans l’année d’avoir accès à un peu de nourriture décente tant le descriptif de ce qu’il mange en prison semble digne du pire des pensionnats d’orphelins sortie d’un roman de Dickens.

Nous avons parlé de spiritualité, de croyance, d’enfance et de l’actualité. C’est fou d’ailleurs sa capacité à suivre l’actualité internationale pour un gars qui n’a quasi aucun lien avec le monde extérieur, enfermé à l’isolement une bonne partie de sa vie et pourtant qui s’accroche à ce monde en suivant et s’intéressant à ce qu’il s’y passe.

Il m’a aussi conté des anecdotes sur sa grand-mère paternelle et ses moments de connivence en regardant Twilight zone, qui encore aujourd’hui lui font dire qu’il a un don spécial pour percevoir des choses occultes, ce qu’il appelle « voir au-delà des apparences ». Nous avons pu approfondir sur son enfance, ses grands-mères et aujourd’hui son amour pour Sandrine et cette histoire qu’il qualifie d’extraordinaire.

Avant de nous séparer après un très long entretien, il me dit le bien que cela lui faisait de pouvoir parler à un ami masculin, car finalement, il avait beaucoup été entouré de femmes. Encore aujourd’hui les personnes qui le visitent en prison sont des femmes (hormis ses avocats, qu’il a vu 2 fois en 4 ans). En partant, je le questionne sur son état d’esprit : il me répond qu’il ressent une tristesse immense sur l’immense gâchis qu’est sa vie et les souffrances endurées, mais qu’il trouve un sens à sa vie dans le soutien qu’il donne aux autres condamnés à mort, notamment un soutien dans leurs stratégies de défense. Il a aidé déjà des dizaines et des dizaines de prisonniers, certains ont même pu sortir de prison. Il n’en est pas peu fier. D’autres ont été exécutés au fil de ces si longues années et d’autres encore sont avec lui dans les couloirs.  Il en rit une dernière fois avec sa dentition très approximative. Car il sait que quoiqu’il arrive, il sortira libre de cet enfer. Libre dans sa tête, libre au-delà des apparences.

Il n’a depuis bien longtemps que très peu accès aux 5 sens : ni au toucher, au goût, à l’odorat, la vue ni à l’ouïe. Quelques jours avant notre entrevue, il a eu l’occasion de voir un spectacle dans l’enceinte de la prison, assuré par une certain Darleen, une chanteuse qui l’a ému jusqu’aux larmes en interprétant Crazy de Patsy Cline, chanson qu’il aime tant, venant d’une native de Virginie comme lui. Il a demandé à l’aumônier de l’aider à retrouver le contact de cette chanteuse car il veut lui écrire combien son show lui a fait du bien. Le pouvoir de l’art et du chant sur les âmes blessées. C’est en Virginie me dit-il qu’il voudra être enterré car avec la France (ce pays d’adoption qu’il connaît si peu) c’est la seule terre aujourd’hui qui lui parle un tant soit peu.

Crazy, de Patsy Cline

De mon côté, Hank m’aura permis de confirmer, s’il en était nécessaire, toute l’humanité qui se trouvait derrière ces murs sordides. Hank Skinner est un combattant vivant dans l’un des pires endroits au monde. Je comprends un peu mieux aujourd’hui, mon amie Sandrine Ageorges-Skinner que je cours retrouver pour un road trip à travers le Texas de Livingston à Houston, puis de Dallas à Beaumont.

Raphaël Chenuil-Hazan

Et maintenant ?

Le combat continue ! Sandrine Ageorges-Skinner le rappelle « La tristesse n’est pas une option et la meilleure façon d’honorer la mémoire de Hank est dans l’action ! ». Pour soutenir les familles de personnes condamnées à mort au Texas et assurer leur défense, vous pouvez faire un don à l’association Texas after violence project.