Il y a 10 ans, Hank Skinner échappait de peu à son exécution


24 mars 2020

Le 23 mars 1995, il y a 25 ans, la Cour du Texas condamnait Hank Skinner à mort. Après 15 ans d'enfermement, le 24 mars 2010, il échappait à l'injection létale, à 25 minutes près. Nous sommes le 24 mars 2020 et Hank Skinner est toujours dans les couloirs de la mort du Texas. Son épouse, Sandrine Ageorges-Skinner, fait le point sur la situation de Hank, dix ans après cette journée où tout aurait pu basculer.

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ECPM – Quand avez-vous appris que l’exécution de Hank était programmée ? 

Sandrine Ageorges-Skinner – Nous l’avons appris par hasard en novembre 2009… Son avocat l’a su par un collègue qui venait de consulter la liste des exécutions programmées sur le site de l’administration pénitentiaire. Initialement, l’exécution était prévue le 24 février 2010, jour de l’ouverture du 5e Congrès mondial contre la peine de mort [organisé par ECPM] au Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève. A cause d’un vice de procédure, le mandat a été reporté au 24 mars 2010.

 

Sur quel(s) front(s) vous êtes-vous mobilisée pour que l'exécution n’ait pas eu lieu ?

La mobilisation a été multiple. Nous avions préparé deux pétitions pour deux temps d’action. La première destinée à la procureure en charge du dossier pour exiger que les sellés soient transmis à la défense pour que des tests ADN puissent être effectués à nos frais dans un laboratoire privé. Elle a reçu plus de 20.000 signatures, principalement du Texas et des États-Unis ce qui a permis de lancer une grande campagne médiatique.

Dans un deuxième temps, une pétition à destination du gouverneur du Texas, Rick Perry à l’époque, celle-ci a reçu plus de 200.000 signatures en moins de 48 heures et a amplifié la couverture médiatique à tous les grands médias nationaux. Nous recherchions principalement des signatures au Texas et aux USA, car malheureusement la pression de l’étranger a souvent un effet contre productif au Texas. Le gouvernement français a également écrit au gouverneur pour demander le report de l’exécution pour que les tests ADN puissent être effectués.

Mobilisation pour Hank Skinner, Place de la Concorde le 24 mars 2010
Mobilisation pour Hank Skinner, Place de la Concorde le 24 mars 2010

En France, le soutien d’ECPM a été déterminant pour la médiatisation du dossier de Hank dans le pays et en Europe, ainsi que pour la levée des fonds nécessaires pour financer les tests ADN. Un rassemblement avait été organisé par ECPM Place de la Concorde le 24 mars 2010, auquel se sont jointes plusieurs ONG françaises.

Au final, si l’exécution n’a pas eu lieu, c’est grâce à une combinaison de plusieurs moyens de pression, mais bien sûr au final, cette décision n’a été que du ressort de la Cour suprême des États-Unis. 

Pourquoi la Cour suprême a-t-elle annulé cette exécution ?

Le 24 mars 2010, la Cour suprême des États-Unis a accordé un sursis illimité à Hank, 25 minutes avant l’heure programmée de son exécution. Cette décision n’était pas définitive car la cour n’avait pas encore décidé de revoir son dossier sur le fond, il faudra attendre encore deux mois, jour pour jour, pour qu’elle décide de le faire, ce qui a renforcé l’angoisse de l’attente. Si elle avait refusé le dossier, une nouvelle date d’exécution aurait été programmée pour trente jours plus tard car tous les recours avaient déjà été épuisés. 

La question qui était posée à la Cour ne concernait en rien son innocence, mais le fait de confirmer qu’un détenu pouvait se pourvoir aussi bien au civil qu’au pénal pour demander des tests ADN. Jusqu’alors, certains états n’autorisaient que le pénal ou le civil, mais pas les deux. Il s’agissait donc d’obtenir une jurisprudence fédérale applicable dans l’ensemble du pays et pour tous les prisonniers, ce qui, grâce à Hank, est le cas aujourd’hui car la Cour suprême lui a donné raison le 7 mars 2011. 

Sans ce délai d’attente lié au traitement judiciaire de son dossier, Hank serait mort. 

Entre temps, l’État du Texas a voté un texte de loi facilitant grandement l’accès aux tests ADN en phase d’appel, loi applicable au 1er  septembre 2011. C’est ainsi qu’il a pu enfin obtenir des tests ADN. 

Comment Hank et vous vous êtes-vous sentis après qu’il soit sauf ?

Nous étions bien sûr soulagés, épuisés mais confiants dans l’avenir, même si s’en est suivi une période de dépression difficile à gérer. Rien ne peut préparer quelqu’un à absorber autant de stress et d’angoisse sans parler du sentiment d’impuissance pendant l’attente. 

10 ans plus tard, comment a évolué la situation de votre mari ? Et celle de la peine de mort au Texas ?

Les tests ADN ont finalement pu avoir lieu après de nombreuses négociations avec l’État du Texas, mais pas comme nous l’aurions souhaité car nous n’avons pas eu le choix du laboratoire imposé par l’état. Comme dans de nombreux laboratoires de police scientifiques aux États-Unis, le travail a été bâclé. Le profil ADN complet du technicien du labo a été relevé sur plusieurs sellés, ainsi que le profil du greffier au tribunal lors de son procès.

Nous sommes toujours en phase d’appel car si l‘État et la défense sont d’accord sur l’analyse des résultats, ils ne sont pas du tout d’accord quant à la conclusion. L’ADN de Hank est relevé à plusieurs endroits dans la maison, ce qui est logique car il y vivait, mais il n’est jamais mélangé à celui des victimes. Par contre, on a relevé l’ADN partiel d’un homme inconnu sur une des armes du crime ainsi que dans une tâche de sang mélangé au sang de deux des trois victimes, mais l’État estime que cela n’a rien à voir avec le crime et ne remet pas en cause sa culpabilité… 

En l’état actuel de l’appel, ce que nous devons prouver aujourd’hui est que si ces résultats de tests ADN avaient été disponibles au moment de son procès, Hank n’aurait pas été condamné. 

Si la cour d’appel nous donne raison, il aura alors le droit de déposer enfin un recours pour prouver son innocence. Le chemin est encore long, l’attente toujours aussi douloureuse et Hank s’accroche avec une énergie de vie incroyable. Nous sommes assez inquiets pour la suite car nos moyens financiers sont très limités actuellement alors que nous devrions rapidement engager des experts. Mais nous ne perdons pas espoir car la générosité, en particulier en France, nous a permis de financer une partie des tests ADN qui n’était pas prise en charge par l’État. C’est difficile d’accepter que l’argent puisse sauver une vie, mais aux USA, c’est comme ça. 

 

 

Propos recueillis par Adèle Martignon, ECPM