Environ 200 congressistes ont participé au quatrième Congrès régional sur la peine de mort dans la capitale jordanienne, apportant chacune et chacun leurs points de vue sur l’abolition de la peine capitale dans la région. Les débats se sont soldés par une déclaration finale co-rédigée par l’ensemble des participant·es, émettant une série de recommandations adressées aux gouvernements du Moyen-Orient, aux juges, aux journalistes et aux acteurs de la société civile les encourageant à se mobiliser pour l’abolition de la peine capitale.

Pourquoi avoir choisi Amman pour ce 4ème Congrès régional?
Le choix du Moyen-Orient s’est imposé naturellement pour ECPM après un Congrès régional en Afrique du Nord (Rabat, 2012), en Asie (Kuala Lumpur, 2018) et en Afrique subsaharienne (Abidjan, 2018). Notre ONG observe avec attention les contrastes au Moyen-Orient. Ainsi, certaines situations sont plutôt encourageantes notamment au Liban, en moratoire depuis près de 10 ans, ou encore en Jordanie où les exécutions sont suspendues depuis plus de 5 ans et où le plaidoyer abolitionniste continue de fédérer. Certains pays de la région ne connaissent que très peu d’exécutions. D’autres pays représentent en revanche un challenge absolu, à l’instar de l’Iran, ou de l’Arabie Saoudite qui font partie des Etats qui appliquent massivement la peine de mort et dans lesquels le système judiciaire manque totalement d’indépendance. ECPM envisage de renforcer son action dans la région d’où l’importance de ce Congrès à Amman organisé main dans la main avec la société civile, dont nos partenaires, Penal Reform International et Adaleh Center for Human Rights Studies.
Quelles seront les points saillants de l’événement ?
Ce Congrès est une grande première dans la région où le sujet est particulièrement sensible et tabou. Il s’agit du tout premier rendez-vous du genre dans la région. Nous attendons environ 200 participants de 15 pays de la région pour ce Congrès qui va rassembler la société civile et notamment des avocats, juges, chercheurs, étudiants, témoins, défenseurs des droits, représentants institutionnels et associatifs et des journalistes. Le Congrès s’adresse également à la jeunesse que nous invitons et qui est notamment représentée dans le comité scientifique par deux jeunes femmes engagées, dont une ayant participé à notre campagne de mobilisation internationale, « Abolition Now Tour« , organisée par ECPM l’année dernière. Le programme académique offrira des espaces de réflexion sur la situation de la peine de mort dans les différents pays de la région notamment autour des stratégies pour avancer vers des évolutions positives, de la sensibilisation de l’opinion public, du rôle du système judiciaire, des avocats et des médias.
Quels sont les objectifs d’ECPM pour ce Congrès régional ?
Le principal objectif est de semer des graines pour nourrir une réflexion sur la peine de mort dans une région aux contextes très difficiles. Ce congrès est une invitation à mener une réflexion collective et inclusive sur les stratégies et pistes d’avancées possibles au Moyen-Orient, en offrant des espaces de dialogues et en renforçant le réseau abolitionniste de la région. Il s’agira ensuite sur le moyen et long terme de suivre et soutenir les initiatives locales qui vont dans le sens de l’abolition de la peine de mort et plus largement de l’amélioration du système de justice dans ces pays.

Qu’attendez-vous de votre participation au Congrès régional sur la peine de mort au Moyen-Orient ?
En participant à ce Congrès régional, l’Organisation européenne saoudienne pour les droits humains (ESOHR) espère emmener la question de la peine de mort en Arabie saoudite au devant du débat et sensibiliser à la réalité de ce châtiment à la lumière de la menace permanente qui pèse sur la vie de dizaines de personnes dans ce pays. En outre, l’ESOHR espère renforcer son réseau en créant des liens avec les personnes intéressées dans le monde entier et notamment avec les organisations des pays de la région capables de comprendre la complexité de la question de la peine de mort dans ces pays.
Quelle est la situation de la peine de mort au Moyen-Orient ?
Les pays du Moyen-Orient sont les principaux pays qui appliquent encore la peine de mort dans le monde, et l’Arabie saoudite figure sur la liste des pays qui l’appliquent le plus, compte tenu de l’absence de progrès sérieux en ce qui concerne la limitation de l’application de cette peine. En outre, les lacunes des systèmes judiciaires, le manque de transparence et les barrières imposées à la société civile dans ces pays sont autant de facteurs supplémentaires qui renforcent l’application de la peine de mort dans les pays du Moyen-Orient.
Pourquoi la peine de mort est-elle toujours un sujet sensible dans la région?
Des facteurs culturels, religieux et politiques se superposent, faisant de la peine de mort un sujet sensible dans la région et rendant plus difficile les efforts pour en faire diminuer l’application. Les obstacles auxquels sont confrontés la société civile et les défenseurs des droits humains confirment que le chemin est encore long et sinueux, et que les efforts doivent être combinés pour essayer de mettre fin à la peine de mort.
Edward Mutebi est un militant ougandais, fondateur de Let’s Walk Uganda et cofondateur de The World is Watching International. Il réside actuellement en Allemagne et est membre de Queer Amnesty à Berlin. Alors qu’il était encore en Ouganda, il s’est mobilisé pour la communauté LGBTQIA+ de nombreuses façons, en commençant par ouvrir une organisation en 2015, Let’s Walk Uganda ; la toute première organisation déclarée proposant des foyers pour les personnes LGBTQIA+ en Ouganda et visant à soutenir les membres de la communauté, en particulier les sans-abri, en renforçant leurs compétences pour leur permettre de subvenir à leurs propres besoin et en leur fournissant un soutien juridique en partenariat avec des organisations médicales et autres, afin d’atteindre la communauté queer.
Quelle était la situation des droits des personnes LGBTQIA+ en Ouganda juste avant l’adoption du projet de loi anti-homosexualité par le Parlement ?
Avant ce projet de loi, la situation était déjà critique. Ce n’est pas la première fois que le gouvernement ougandais introduit une loi aussi draconienne et violente pour notre communauté. Comme nous l’avons vu en 2009, le gouvernement avait déjà introduit le projet de loi anti-homosexualité. La loi a été discutée au parlement, jusqu’à ce qu’elle soit adoptée en 2013. Elle est ensuite entrée en vigueur après avoir été signée par le président vers le mois de janvier, je crois, en 2014.
La loi a été appliquée pendant un certain temps avant d’être annulée par la Cour constitutionnelle pour des raisons techniques mais depuis 2014, les persécutions se poursuivent. Différents types de persécution ont eu lieu, mais en silence. Je pense à l’attaque contre un bar, « The Ram Bar », un point de rencontre pour les personnes LGBTQIA+ en Ouganda dans le centre-ville. Le gouvernement a réussi à le trouver et l’a attaqué 2019. Ils ont arrêté un nombre massif de personnes, des centaines, et ils leur ont fait subir de mauvais traitement en garde à vue. Certaines d’entre elles sont allées en prison, tandis que d’autres ont pu être libérées. En décembre 2019, mon organisation, Let’s Walk Uganda, a été attaquée par la police et les services de sécurité. Ils ont fait irruption dans nos bureaux et nos foyers et ont arrêté 16 personnes, y compris le personnel de l’organisation et les occupants des foyers, puis ils les ont emmenées et torturées en garde à vue. Ils les ont soumis à des examens et leur ont fait subir de nombreuses intimidations. Au bout d’un certain temps, ils les ont relâchés.
L’année suivante, une autre organisation a été attaquée, puis la suivante, encore une autre. Depuis 2014 et jusqu’à aujourd’hui, nous recensons les décès inexpliqués de personnes LGBTQIA+. On les retrouve battues à mort dans leur maison et le gouvernement n’a jamais soumis de rapport pour expliquer ces décès.
Les persécutions existaient donc déjà, mais en silence. Cette loi, l’introduction du projet de loi anti-homosexualité de 2023, n’a fait qu’attiser la haine et montrer au grand jour ce qu’il se passe dans notre pays.
Dans quelle mesure cette loi est-elle contraire à la constitution ougandaise ?
De nombreux droits sont violés par cette loi, la liberté d’expression et la liberté d’association notamment. L’un des droits les plus ouvertement violés est le droit de consentir à des relations sexuelles. En vertu de cette loi, le concept même de consentement est menacé : tant que vous avez 18 ans, si vous êtes pris en train d’avoir une relation homosexuelle, même non consensuelle, vous pouvez être poursuivi en justice.
Un autre droit qui est violé est le droit au logement. En vertu de la nouvelle loi, toute personne qui donne un toit à une personne LGBTQIA+ fera l’objet de poursuites. Si on lit entre les lignes, ils veulent nous mettre à la rue. Dans mon pays, les personnes homosexuelles ont déjà des difficultés pour accéder à la propriété, ils sont censés louer des endroits pour se loger. Donc, si vous poursuivez une personne qui est censée me louer une maison, cela signifie simplement que vous me privez de tous mes droits en matière de logement. Il existe également une clause relative aux soins médicaux portés à toute personne de notre communauté ; toute personne qui nous fournit des services est passible de poursuites. Les gens ont donc peur d’aller chez le médecin, parce qu’ils craignent des poursuites s’ils se confient sur leur orientation sexuelle. Nous voyons donc que l’accès aux soins médicaux est totalement compromis, ce qui peut entraîner une hausse du VIH et d’autres maladies.
Il y a donc un certain nombre de droits qui sont violés dans ce projet de loi, mais je voudrais également souligner que le droit à la vie est également violé. Le projet de loi actuel stipule que toute personne prise en flagrant délit d’ « homosexualité aggravée » est passible de la peine de mort. Un génocide va se produire dans mon pays parce que certains membres du clergé et certains chefs religieux se sont ouvertement exprimés pour appeler à la mort, pour appeler à la décapitation !
Comment soutenir la communauté LGBTQIA+ ougandaise en tant que Français, en tant que ressortissants d’un pays étranger ou en tant que membres de la communauté internationale ? Quels seraient les meilleurs moyens d’aider, de soutenir et de sensibiliser ?
La sensibilisation est la première chose à faire. Les dégâts sont déjà très importants, nous ne savons donc pas ce qui se passera si la loi est signée. Nous sommes très inquiets. La communauté internationale ne peut que nous aider à défendre le droit, à défendre le peuple ougandais, qui est acculé et précarisé.
Nous demandons à la communauté internationale de faire respecter les lois internationales qui prévoient également la responsabilité de protéger (R2P). Et si cette loi est promulguée, je demande à tous les pays, aux pays occidentaux, d’imposer toutes les sanctions possibles au pays, au gouvernement ougandais, jusqu’à ce qu’ils ressentent la pression, jusqu’à ce qu’ils ressentent notre douleur et ne soutiennent plus cette loi.
J’appelle également les gouvernements occidentaux à refuser de délivrer des visas aux fonctionnaires qui ont fait adopter ce projet de loi par le parlement.
Soutenez le peuple ougandais de cette manière. C’est le seul type de pression que nous pouvons exercer sur le gouvernement ougandais, car c’est par la pression qu’il apprend et écoute.
Le projet de loi prévoit également que les mineurs de moins de 18 ans soient arrêtés et passibles de trois ans de prison s’ils ont des relations homosexuelles. Imaginez que vous soyez un enfant de 16, 14 ou 11 ans et que l’on vous vole trois ans de votre vie simplement à cause de votre orientation sexuelle ou votre genre. Voilà à quel point c’est grave. C’est pourquoi je lance également un appel aux organisations de protection des droits des enfants et aux organisations internationales. Elles doivent agir, on ne parle pas que des adultes dans ce projet de loi, les mineurs sont aussi menacés.
Quelle est l’opinion du grand public sur les personnes LGBTQIA+ ?
C’est difficile à dire, d’autant qu’il y a beaucoup de désinformation sur les personnes LGBTQIA+. Les médias, les pasteurs disent que les homosexuels sont des pédocriminels, des violeurs, qu’ils recrutent de jeunes enfants pour qu’ils deviennent homosexuels. C’est le discours que l’on entend dans la communauté. Le problème, c’est que nous n’avons pas organisé de contre-récit pour s’opposer aux récits dominants ou hégémoniques qui véhiculent des idées ou des stéréotypes négatifs sur notre communauté.
Mais il n’y a rien de tel qu’un contre-récit du côté des personnes LGBTQIA+. Nous devons donc développer des stratégies de contre-récit qui peuvent éliminer la désinformation et la propagande négatives diffusées à propos de la communauté, puis solliciter l’opinion publique sur la communauté LGBTQIA+. Il ne faut pas oublier que les personnes LGBTQIA+ sont des membres de la famille, des frères, des sœurs, des fils et des filles de ceux qui font les lois.
En ce qui concerne les autres pays d’Afrique, pensez-vous que l’Ouganda fait un pas en arrière ? Ou s’agit-il d’une tendance à la régression des droits en général, ou qu’en pensez-vous ?
En fait, d’après les statistiques mondiales, ce projet de loi est le pire criminalisant les personnes ayant des relations sexuelles avec des personnes du même sexe est très brutal, prévoit la peine de mort, l’emprisonnement à vie, l’emprisonnement des mineurs, tant de choses qui criminalisent même les prestataires de services essentiels comme les ONG. Le cadre juridique est très large et très violent, très injuste, très anticonstitutionnel, très mauvais sur le plan international. L’Ouganda a commencé à reculer en termes de droits humains non pas aujourd’hui, ni hier, mais il y a des années, depuis 2009, lorsqu’ils ont introduit cette loi pour la première fois. Encore une fois, il y a tant de maux dans le pays. Des gens disparaissent. Des gens sont tués. Des personnes sont en prison pour des raisons politiques depuis des années. La pauvreté sévit dans tout le pays. Le coût du carburant et le coût de la vie sont élevés, et la corruption atteint des sommetsCe sont des choses dont nous sommes censés discuter au parlement. Mais le gouvernement a décidé de s’immiscer dans nos chambres à coucher. Ma culture est très réservée lorsqu’il s’agit de parler de sexualité. Alors si le gouvernement se targue de respecter la culture ougandaise, il ne devrait même pas remettre en question notre intimité.
Au début de cette année, le gouvernement ougandais a publié une liste d’organisations qui, selon lui, recrutaient, promouvaient et propageaient l’homosexualité en Ouganda. Let’s walk Uganda faisait partie de ces organisations accusées à tort par le gouvernement. Les débats parlementaires sont suivis par de nombreuses personnes, y compris des enfants et des personnes qui n’avaient aucune idée de l’homosexualité, mais qui savent maintenant que notre parlement a accordé beaucoup d’attention à la question et l’a utilisé à son avantage. L’attention accordée par les médias tout au long de la présentation du projet de loi jusqu’à aujourd’hui est une promotion suffisante et une promotion faite par le gouvernement lui-même.
Je mets au défi les chefs religieux en Ouganda, ces « hommes de Dieu » qui se sont manifestés avec force pour soutenir le projet de loi. Certains, d’entre eux ont appelé à la décapitation des personnes LGBTQIA+, comme l’a indiqué un chef musulman. Je défie les chefs religieux d’utiliser la même énergie pour condamner les violations des droits de l’enfant, la corruption, les enlèvements par le gouvernement, le manque d’accès aux soins, la pauvreté, la torture parmi les innombrables maux que vous taisez tout en vous empressant de condamner l’AMOUR.
J’en appelle également à la communauté internationale pour qu’elle soutienne les organisations communautaires qui sont en première ligne pour apporter tout le soutien et les services possibles à la communauté LGBTQIA+ dans ces situations très préoccupantes.
À travers la campagne « S’aimer n’est pas un crime » ECPM dénonce les discriminations sexuelles et exhorte les pays qui condamnent à mort à les dépénaliser. L’association dénonce également les pays ayant une législation ouvertement homophobe. Affirmer et vivre librement son orientation sexuelle n’est pas un crime et ne devrait nullement avoir sa place dans un Code pénal ! Pourtant, en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie, les législations continuent de réprimer l’homosexualité.

Contexte
Codifié par la Charia, le système pénal iranien est celui qui occupe la première place au monde en nombre d’exécutions par habitant. En 2022, plus de 500 condamné·es à mort ont été exécuté·es en violation des accords internationaux ratifiés par l’Iran. En effet, les chefs d’accusation discriminatoires liés à l’origine des accusé·es, le trafic de drogue ou la consommation d’alcool ne rentrent pas dans la catégorie des crimes les plus graves pour lesquels une condamnation à mort pourrait effectivement être prononcée.
Éduquer les jeunes aux droits civils : une nécessité absolue
« Pourquoi faut-il deux femmes pour faire un homme en Iran ? » ou la vérité amère du code islamique, qu’un élève de quatrième a interrogé dans ces termes lors du cycle scolaire. Un message qu’il est nécessaire de contextualiser et de déconstruire à travers l’éducation aux questions de société. Éduquer pour mieux prévenir, c’est la mission de Solène Paloma, chargée du projet Éduquer à l’abolition de la peine de mort chez ECPM.

Près de 500 jeunes ont reçu les témoignages poignants et éclairants de deux « témoins » de cette peine cruelle et inhumaine en Iran, Shole Pakravan et Taimoor Aliassi ; deux militant·e·s contre la peine de mort, aux récits de vie bien différents.
Une partie d’entre eux ont découvert en avant-première le documentaire 7 hivers à Téhéran de Steffi Niederzoll. Ce long métrage retrace l’histoire de Reyhaneh Jabarri, condamnée à mort à l’âge de 19 ans, puis exécutée pour le meurtre de l’homme qui était sur le point de la violer. Devenue symbole de la lutte pour les droits de femmes en Iran, le combat de Reyhaneh est désormais porté par sa mère, Shole Pakravan.
Et c’est avec cette dernière que les jeunes spectateurs·rices ont eu la chance de pouvoir s’entretenir suite à la projection. Véritablement touché·e·s par la triste histoire de Reyhaneh, choqué·e·s par l’injustice qu’elle a subie et admiratifs·ves de la force et du courage de Shole, sa mère, ce sont des élèves sans voix qui ont quitté la salle à la suite à d’un échange fort en émotions. Quelques-un·e·s ce sont tout de même timidement approché·e·s de Shole pour la prendre dans leurs bras et la remercier pour cette leçon de vie.
Les équipes d’ECPM ont ensuite retrouvé ces jeunes en classe, afin d’échanger sur leurs ressentis et leur compréhension de la situation dont a été victime Reyhaneh. Cet échange a été l’occasion de parler plus largement de l’application de la peine de mort aujourd’hui dans le monde.
Les autres élèves ont quant à eux rencontré Taimoor Aliassi. Issu d’une famille kurde d’Iran, Taimoor a quitté l’Iran après la révolution de 1979. Désormais citoyen suisse, il a créé en 2006 l’Association pour les Droits Humains au Kurdistan d’Iran-Genève (KMM-G) afin, entre autres, de promouvoir la démocratie, le respect des droits humains et le développement social au Kurdistan d’Iran et au-delà. Taimoor a exposé aux jeunes la réalité d’un Iran répressif où les droits humains et les libertés sont bafoués ; un pays où la peine de mort est utilisée comme outil de répression politique afin de contenir les soulèvements populaires et gouverner par la peur.
Les réactions étaient nombreuses pour cette jeune génération ultra-connectée au monde. Finalement, aborder la situation actuelle en Iran à travers le prisme de la peine de mort a permis d’éveiller les consciences sur bien des sujets connexes. Les élèves ont notamment réalisé que certains crimes passibles de la peine de mort en Iran ne sont autres que des droits civils fondamentaux en France comme le fait de manifester ou encore consommer de l’alcool. La différence de traitement entre les femmes et les hommes les a également interpellé·es : en effet, en Iran, une femme n’a de valeur que la moitié de celle d’un homme.
Ce cycle thématique s’inscrit parfaitement dans bien des domaines traités par les enseignant·es, notamment en enseignement moral et civique (EMC), en ce qu’il soulève des réflexions autour de la liberté d’expression, des discriminations, des inégalités, etc.
Les représentations et idées reçues sur la peine de mort, qui bien souvent s’attachent aux pires crimes de sang commis dans les quelques démocraties qui la pratiquent, sont de fait déconstruites et laissent place à des débats éclairés et réalistes.
Selon moi, ECPM a une véritable expertise à apporter aux jeunesses dans leur lecture de l’actualité et leur vision du monde. Les sensibiliser à la peine capitale alors qu’elle menace 60 % de la population dans le monde participe à leur questionnement sur la citoyenneté mondiale et les valeurs d’un monde qu’ils et elles souhaitent construire.
La parole au témoin : Taïmoor Aliassi, représentant auprès des Nations Unies de l’Association pour les droits humains au Kurdistan d’Iran à Genève (KMMK-G), et vice-président d’Impact Iran
Est-ce que c’est la première fois que vous intervenez auprès d’un si jeune public ?
En France et sur la thématique de la peine de mort, oui. C’est vraiment très intéressant pour moi de me confronter à la réalité, à la perception de la peine de mort par les jeunes et à leurs connaissances du sujet. Je trouve qu’il est très important d’éveiller leur curiosité à cet âge pour les aider à former leur opinion.
Qu’est-ce qui vous a marqué lors de ces interventions ?
Je croyais qu’à cet âge, cela ne les intéresserait pas d’en discuter, que le sujet ne les toucherait pas… Mais dès qu’on a eu recours à des notions comme l’application de la peine de mort pour les jeunes femmes et les jeunes filles, j’ai senti une forme d’empathie de leur part et ça m’a beaucoup touché ; même si ce sujet est très éloigné de leur réalité ici à Paris. Ce sens de l’empathie m’a vraiment ému.
Selon vous, pourquoi est-il important de témoigner auprès des jeunes générations ?
Pour contrebalancer les discours souvent violents que l’on peut voir à la télévision ou dans les médias. La peine de mort est un sujet dont on ne parle plus en Europe alors que certains États comme la Hongrie par exemple ont manifesté la volonté d’un retour à la peine de mort. Témoigner est une question primordiale car plus la jeunesse est avisée et informée, mieux nous traitons les problèmes de violence dans la société. Il ne faut pas ignorer non plus l’influence de l’opinion publique de la France vis-à-vis des pays qui appliquent la peine de mort.
Pourquoi avez-vous décidé de vous engager auprès du peuple Iranien ?
Parce-que moi-même je viens du Kurdistan iranien. L’Iran figure parmi les pays qui exécutent le plus au monde, proportionnellement à leur population. La peine de mort vise particulièrement les minorités ethniques et religieuses et l’Iran est aussi l’un des rares pays qui exécutent des enfants. Le nombre d’exécutions augmente à nouveau d’années en années. Je suis touché parce que ma famille et mes amis sont en Iran et que je connais moi-même des personnes qui sont en prison.
Au départ je ne travaillais pas sur la peine de mort, je travaillais en général sur les droits humains mais depuis que j’ai connu ECPM, je me suis un peu plus sensibilisé sur la question de la peine de mort. J’ai commencé à m’ouvrir à ce domaine et à m’y investir, ainsi qu’à interviewer des personnes en attente de leur exécution dans le couloir de la mort. C’est devenu malgré moi une des causes pour lesquelles je travaille aujourd’hui.
Une fois obtenu le statut de réfugié en Suisse, pouvez-vous nous raconter l’histoire de votre implication dans le plaidoyer à l’international ?
À l’âge de 13 / 14 ans j’avais déjà survécu à une révolution et trois guerres. Donc j’ai grandi dans un contexte de révolution, de combat… Plusieurs membres de ma famille étaient opposés au système islamique en Iran et engagé·es contre le régime. Moi, à l’âge de 14 ans je voulais changer le monde, j’étais activiste, antisystème, très révolté contre le système de notre société, qu’il soit religieux, patriarcal ou autre. J’étais donc très engagé depuis un très jeune âge.
Comment vous avez réussi à transformer cette colère en un combat productif ?
J’avais 17 ans lorsqu’un parti politique est venu recruter des jeunes pour aller combattre contre le clergé Islamique en Iran. Il y avait une autre possibilité qui était de suivre une formation d’enseignant. De mon côté, j’avais un frère et des cousins qui se sont inscrits pour aller combattre mais j’ai choisi la deuxième voie, plus pacifique que celle de la violence, qui me permettait de leur enseigner pourquoi ils prenaient les armes. Depuis un très jeune âge j’ai décidé que la meilleure manière était d’écrire, d’éduquer, de sensibiliser, de réfléchir, d’informer et de plaider.
Vu votre partenariat de longue durée, quelle est votre relation avec ECPM ?
Nous sommes partenaires depuis 2010. Je représente souvent ECPM à l’ONU à Genève et dans nombre de réunions qui sont organisées à l’ONU, au Parlement européen ou autre. Durant les conférences organisées soit par l’UE, la Suisse ou une tierce partie, il y a toujours quelqu’un d’ECPM qui intervient sur la peine de mort. Je suis invité à intervenir dans le cadre des activités d’ECPM à chaque congrès, ce que je considère comme un privilège. Ça me permet de faire de nouvelles connaissances et d’avoir de nouveaux réseaux. Cette collaboration nous tient beaucoup à cœur, vu qu’ECPM a une relation avec le monde et que nous, nous gérons une petite ONG à Genève. C’est une fenêtre sur le monde.
Est-ce qu’il y a un dernier message que vous souhaitez transmettre ?
Je suis content de voir qu’ECPM a mis l’accent sur l’éducation de la jeunesse, car la jeunesse c’est le futur. C’est une grande chose que d’investir dans la jeunesse.
Taïmoor Aliassi est un citoyen suisse d’origine kurde d’Iran, pays qu’il a quitté après la révolution de 1979. Titulaire d’un master of Advanced Studies en action humanitaire avec une spécialisation en droit international à l’Institut universitaire de Genève (IHEID), il est le co-fondateur du KMMK-G, une association qui promeut la démocratie, le respect des droits de l’homme et le développement social au Kurdistan d’Iran et au-delà (membre d’Impact Iran).
Taïmoor Aliassi est animé par la volonté de lutter contre toutes les formes de discrimination, notamment à l’encontre des personnes issues des minorités ethniques et religieuses de la région, de plaider contre la peine de mort et de promouvoir les droits des femmes et des enfants.

ECPM partenaire du documentaire 7 Hivers à Téhéran présenté au festival Pluriel·les à Compiègne
En 2007 à Téhéran, Reyhaneh Jabarri, 19 ans, poignarde l’homme sur le point de la violer. Elle est par la suite accusée de meurtre et condamnée à mort. À partir d’images filmées clandestinement et des écrits de la jeune femme, mis en voix par l’actrice iranienne Zar Amir Ebrahimi, Sept hivers à Téhéran montre le combat de la famille pour sauver Reyhaneh, devenue symbole de la lutte pour les droits des femmes en Iran.
ECPM est partenaire du film, récompensé à la Berlinale 2023 par le Prix du Meilleur Film de la sélection berlinoise « Perspektive Deutsches Kino ». De nombreuses projections se dérouleront dans toute la France au cours des prochaines semaines avec l’appui de spécialistes de la peine de mort d’ECPM pour animer les discussions autour de l’instrumentalisation de la peine de mort en Iran et aussi la répression des droits des femmes dans le pays. Le 29 mars au cinéma.
Shole Pakravan : « Lorsqu’un pays souffre, sa douleur se répand dans le monde entier »

Pourquoi tenez-vous à partager votre histoire ?
Ma fille m’a demandé, dans une dernière lettre, de la laisser partir en paix. Elle me disait qu’elle allait voyager avec le vent, tout autour du monde. J’ai fait en sorte que cela arrive, vous allez comprendre comment.
Elle m’avait demandé de donner ses organes. Ce n’était pas possible. Elle m’a aussi demandé de pardonner toutes les personnes impliquées dans sa condamnation et son exécution. Je n’ai pas réussi à m’y résoudre. En revanche, le livre que j’ai écrit, et ce film, 7 hivers à Téhéran, sont deux ailes qui lui permettront de voyager avec le vent, de par le monde, comme elle le souhaitait. Vous savez, la souffrance de ma fille a pris fin mais la mienne et celle de notre famille est encore vive. Nous la portons dans nos chairs. Je veux que les gens prennent conscience que ce n’est pas seulement une personne qui meurt dans une exécution : sa famille meurt avec elle. Les pays occidentaux devraient considérer que la peine de mort en Iran les concerne eux-aussi. L’humanité est liée, nous sommes responsables les un·es des autres, nous partageons la même planète. Lorsqu’un pays souffre, sa douleur se répand dans le monde entier. Les gens doivent savoir que certain·es de leurs pairs traînent cette lourde peine jusqu’à leur dernier souffle.
Pouvez-vous expliquer l’importance du pardon en Iran lorsque quelqu’un est condamné à la loi du Talion ?
L’Iran suit la loi islamique. C’est-à-dire qu’il existe deux modèles de condamnation à mort : d’une part pour les crimes liés à la drogue, à l’homosexualité, au fait de renier la religion musulmane, etc., et d’autre part le Qisas : œil pour œil, dent pour dent. Quand une personne commet un meurtre, le droit islamique ordonne de tuer l’assassin·e sauf si la famille de la victime lui accorde son pardon. Cela vient de la Charia.
Malheureusement, le fils de la victime n’a pas accordé le pardon à votre fille ; qui est-il pour vous désormais ?
Je l’aurais appelé fils s’il avait accordé son pardon à ma fille et permis de la libérer mais il a appuyé sur le bouton permettant de déclencher la pendaison. Je ne l’aime pas, bien sûr, mais je ne cherche pas à me venger de lui, je ne souhaite pas sa mort, car je sais que même si je tuais l’humanité toute entière ça ne me ramènerais pas Reyhaneh.
Les manifestations en Iran depuis la mort de Mahsa Amini perdurent. La jeunesse iranienne vous donne-t-elle des espoirs de paix ?
Pour être honnête, je ne crois pas. J’aimerais y croire. Aujourd’hui, je suis extrêmement inquiète pour l’avenir. J’ai vu des manifestant·es dans les pays occidentaux, à Bruxelles et à Londres notamment, brandir des cordes de pendaison et des pancartes « tuez les Mollahs » pendant des manifestations contre le régime iranien. Le Chah d’Iran, Reza Pavlavi, a réuni un comité pour combattre la République islamique d’Iran. Je respecte les oppositions au régime en vigueur, bien sûr, mais cela m’inquiète de voir que le prochain régime continuera sans doute d’exécuter. Je suis une militante, j’ai vu ce que l’exécution fait aux gens, à leurs proches. Bien sûr que les Mollahs ont perpétré des actes terribles mais ce dont nous avons besoin, c’est de la justice, pas des exécutions.
Comment pouvons-nous soutenir la communauté iranienne ?
Les sanctions contre l’Iran ont fonctionné mais le système judiciaire continue d’émettre des ordres d’exécution tous les jours. Ces sanctions n’aident pas la population. Il faudrait punir le système judiciaire lui-même, sanctionner les juges qui prononcent la peine de mort, les gardes qui transfèrent les condamné·es sur le lieu de leur exécution.
Quel message voulez-vous faire passer ?
Chaque cellule de mon corps est pleine de haine contre les bourreaux. Tout le monde doit savoir que les familles ne sont pas coupables, que nous sommes des êtres humains et que nous ne devrions pas avoir à porter le poids de cette peine dans notre chair et dans notre âme.
Je supplie chacun·e d’entre vous d’aider les jeunes qui ont manifesté suite à la mort de Jina Mahsa Amini et se trouvent maintenant dans le couloir de la mort. Je vous en supplie, faites tout ce qui est en votre pouvoir, passez à l’action, signez des pétitions, soyez leurs voix sur les réseaux sociaux, écrivez à vos parlementaires, à vos gouvernements et demandez-leur d’aider les personnes condamnées à mort en Iran.
Après chaque projection du film, on vient me voir et parfois, ce sont des gens qui ont aussi souffert d’injustices criantes. Le film leur donne le courage de les dénoncer. Pour moi, ça veut dire beaucoup de voir que le film libère la parole des femmes du monde entier. Le cinéma, le théâtre, l’art en général peuvent faire une différence dans le monde.
Où voir le film en avant-première ?
Dates des avant-premières, en présence de l’équipe du film lorsque mentionné en gras:
| COMPIEGNE (JAUX) | 7 mars |
| COMPIEGNE (SCOLAIRES) | 8 mars |
| PONT ST ESPRIT | 12 mars |
| LYON | 21 mars |
| AIX-EN-PROVENCE | 21 mars |
| ANNECY | 21 mars |
| GRENOBLE | 22 mars |
| MARSEILLE | 22 mars |
| PARIS En présence de l’équipe d’ECPM | 23 mars |
| TOULOUSE | 23 mars |
| BORDEAUX | 24 mars |
| CAEN (HEROUVILLE ST-CLAIR) | 24 mars |
| BAYONNE | 25 mars |
| ALES | 26 mars |
| ST OUEN L’AUMONE | 26 mars |
| DECINES | 26 mars |
| LA FERRIERE | 26 mars |
| PARIS | 27 mars |
| VERSAILLES | 27 mars |
| NANTES | 27 mars |
| PARIS | 28 mars |
| RENNES | 28 mars |
| STRASBOURG | 29 mars |
| MONTREUIL En présence de l’équipe d’ECPM | 29 mars |
| ROUEN | 30 mars |
| MONTPELLIER | 30 mars |

Enfermé dans le couloir de la mort au Texas, Hank aura vécu presque 28 ans à l’isolement, ne pouvant sortir de sa cellule plus d’une heure par jour. Des années de combat qu’il aura mené avec ferveur, soutenu depuis l’extérieur par son épouse et ses avocat·es, pour blanchir son nom. Accusé d’un triple homicide, il aura clamé son innocence jusqu’au dernier jour. Alors qu’il faisait face à une date d’exécution pour la quatrième fois, Hank s’est finalement éteint le 16 février 2023 après des complications d’une tumeur au cerveau.
ECPM soutenait Hank depuis la France depuis 2009, en organisant des levées de fonds et en mobilisant la presse pour alerter sur l’injustice dont Hank était victime.
Nous pensons à cet instant, au 24 mars 2010, il y a 13 ans, où Hank Skinner, dans la tristement célèbre prison de Huntsville au Texas, devait être exécuté. Toujours nous nous rappellerons ce soir où tous réuni·es sur la place de la Concorde à Paris, devant l’ambassade des États-Unis à quelques heures de l’exécution programmée de Hank Skinner nous continuions d’y croire malgré les minutes qui s’égrenaient. Sandrine Ageorges-Skinner, son épouse et membre de notre conseil d’administration était en direct du Texas avec notre directeur, Raphaël Chenuil-Hazan. Elle était encore et toujours confiante. L’actrice Lou Doillon venait nous apporter son soutien, les militants, sympathisants et autres partenaires d’ECPM étaient tous présents, criant leur indignation. Hank a survécu à 23 minutes de l’exécution.
Plus récemment, Hank Skinner était intervenu au 8e Congrès mondial contre la peine de mort en novembre dernier par le biais d’une lettre lue par Sandrine Ageorges-Skinner.
Hank était passionné de droit : nos pensées se dirigent également vers ceux qu’il a accompagné et aidé à sortir des couloirs de la mort, et à ceux, exécutés par l’État du Texas. Sa force, l’amitié et l’amour dont il faisait preuve continueront de nous inspirer dans notre combat vers l’abolition universelle de la peine de mort.
La lettre de Raphaël Chenuil-Hazan, directeur d’ECPM
Le 17 avril 2022, Raphaël Chenuil-Hazan, directeur d’ECPM a rendu visite à Hank Skinner. De retour du parloir, il avait couché ce moment sur le papier, qu’il partage aujourd’hui.
Houston, Texas
Le 17 avril 2022
À Sandrine Ageorges-Skinner,
Hier soir je suis allé visiter Hank Skinner dans le couloir de la mort dans la prison de Livingston au Nord de Houston près du très jolie lac Livingston. Ce lac est un étrange havre de paix et de quiétude à quelques miles de l’épicentre d’un des plus horribles visages de l’Amérique, celui du système de mise à mort officiel. Hank a passé 27 ans dans les couloirs de la mort, il a fêté lundi dernier ses 60 ans. Il n’avait pas eu de visites depuis 2019 jusqu’à ces dernières semaines où il a vu d’affilé sa femme Sandrine, son avocat Rob et une journaliste américaine. Voilà que je me rajoute à cette liste de visiteurs de dernière minute. Ces visiteurs qui viennent de loin, de l’autre côté de l’atlantique pour tenter de garder un lien avec l’humanité.
L’entrée de cette prison ressemble à d’autres complexes de haute sécurité regroupant plusieurs milliers de prisonniers mais dans celui-ci j’ajoute près de 200 condamnés à mort (ils étaient plus de 500 il y a quelques années). Une chose m’a marqué, en entrant dans la si fameuse Polunsky Unit (couloir de la mort) c’est l’aspect clinique des lieux si propres devant, si entretenus. Le hall d’entrée ressemble à une salle d’attente d’une clinique privée…et pourtant si sale (dirty) derrière. Dans ce hall à côté de la blague du jour (Q: What was the rabbit’s favorite dance? A: The bunny hop (je ne l’ai toujours pas vraiment comprise)), la référence à la semaine mondiale de l’Autisme (comme une provocation au vue du nombre de personnes handicapées, autistes et autres, présentes dans la prison). Il y avait également cette maxime totalement délirante : « You have the choice to take the chance to challenge yourself to change », comme si les couloirs de la mort offraient réellement une possibilité de rédemption et de changer !
Délirant et tellement américain ! Tu me diras, ils ne sont pas à une incohérence près. Dans cette salle attendaient avec moi les visages de la détresse et de la pauvreté… en tout cas c’est ce que j’ai cru percevoir.
Je rentre enfin dans le parloir, car c’est à travers une vitre, via un téléphone des années 80 que nous allons passer la soirée ensemble. C’est étrange, car cela fait 13 ans que je suivais le cas de Hank. Cela avait commencé en octobre 2009 quelques mois avant le Congrès contre la peine de mort de Genève, Sandrine Ageorges nous appris qu’elle se nommait dorénavant Sandrine Ageorges-Skinner, car elle avait épousé un condamné à mort au Texas. Dans la foulée elle nous apprit qu’il avait une date d’exécution prévue justement pour le 1er jour du Congrès mondial que nous organisions. Cela, nous ne pouvions l’accepter sans rien faire. Alors a débuté la campagne que nous appelons depuis #Justice4Hank.
Hank et moi avions un moment correspondu par lettres il y a fort longtemps. Je n’avais pas réussi à m’astreindre à une correspondance régulière. Peut-être que je la fuyais. Cette fois-ci notre rencontre était imminente. C’est la 1ère fois que je mets les pieds dans une prison américaine et d’autant plus dans un couloir de la mort texan. Je dois avouer que ce n’était pas évident d’entrer dans ce lieu dingue où l’on côtoie la folie du système judiciaire américain, la misère et la mort. Entrer dans un tel lieu quand on n’y est pas obligé est quelque chose d’insensé et en même temps absolument nécessaire.
Lorsque qu’on me laisse enfin pénétrer dans le parloir, il est 18h je crois. Je me dirige vers les cabines tant de fois aperçues dans les films et les documentaires. Hank est déjà là à m’attendre. Il a pris un énorme coup de vieux. Il porte une longue barbe blanche avec quelques reflets roux (à la ZZ Top), marquant ses années d’isolement sensoriel total (puisqu’il n’est en contact avec quasi aucun être humain hormis ses gardiens depuis presque 3 décennies), qu’il n’a pas accès à l’air libre, qu’il ne peut pas ouvrir la fenêtre de sa cellule même durant les chaleurs étouffantes voire suffocantes du Texas. Son rire extrêmement sincère me marque assez rapidement au cours de nos échanges et son regard totalement espiègle et malicieux lui donne encore ce semblant d’être parmi les vivants et non pas un enterré-vivant. Hank a eu dans sa vie 4 dates d’exécutions. Pour les trois premières, il a dû se préparer à mourir, accepter son transfert dans la prison de Huntsville à 45 miles plus au Nord en direction de Dallas, ranger ses affaires, plier impeccablement le peu de vêtements qu’il possède, manger son dernier repas, faire sa dernière prière. Malgré tout cela, nous avons passé plus de 3 heures (normalement les visites durent moins de 2 heures, mais on m’a laissé rester un peu plus longtemps) à tchatcher et à rigoler. Et devinez de quoi j’ai parlé ! Je lui ai parlé de mon régime de « carbs et de prots », de ce qui est « smart » à manger et ce qui ne l’est pas. Nous avons disserté sur les bienfaits des piments et particulièrement des piments jalapeños sur la santé : une passion commune. C’est marrant nous étions dans le pire endroit de la terre pour parler cuisine et pourtant nous avions cette discussion surréaliste mais tellement banale et sympathique à propos de nos plats préférés.
Tout à coup, il me demande d’absolument rappeler à Sandrine, sa femme, de bien commander sur Amazon, un colis spécial pour Passover (Pessah). Je bloque un peu. Je lui demande mais c’est quoi cette histoire, avec ta barbe et la Pessah, tu t’es converti au judaïsme pour avoir accès aux colis spéciaux dis-moi ? Il se marre, et me répond qu’il a écrit dans son dossier qu’il se considérait comme un chrétien messianique ! Son messianisme lui permet l’espace d’un moment dans l’année d’avoir accès à un peu de nourriture décente tant le descriptif de ce qu’il mange en prison semble digne du pire des pensionnats d’orphelins sortie d’un roman de Dickens.
Nous avons parlé de spiritualité, de croyance, d’enfance et de l’actualité. C’est fou d’ailleurs sa capacité à suivre l’actualité internationale pour un gars qui n’a quasi aucun lien avec le monde extérieur, enfermé à l’isolement une bonne partie de sa vie et pourtant qui s’accroche à ce monde en suivant et s’intéressant à ce qu’il s’y passe.
Il m’a aussi conté des anecdotes sur sa grand-mère paternelle et ses moments de connivence en regardant Twilight zone, qui encore aujourd’hui lui font dire qu’il a un don spécial pour percevoir des choses occultes, ce qu’il appelle « voir au-delà des apparences ». Nous avons pu approfondir sur son enfance, ses grands-mères et aujourd’hui son amour pour Sandrine et cette histoire qu’il qualifie d’extraordinaire.
Avant de nous séparer après un très long entretien, il me dit le bien que cela lui faisait de pouvoir parler à un ami masculin, car finalement, il avait beaucoup été entouré de femmes. Encore aujourd’hui les personnes qui le visitent en prison sont des femmes (hormis ses avocats, qu’il a vu 2 fois en 4 ans). En partant, je le questionne sur son état d’esprit : il me répond qu’il ressent une tristesse immense sur l’immense gâchis qu’est sa vie et les souffrances endurées, mais qu’il trouve un sens à sa vie dans le soutien qu’il donne aux autres condamnés à mort, notamment un soutien dans leurs stratégies de défense. Il a aidé déjà des dizaines et des dizaines de prisonniers, certains ont même pu sortir de prison. Il n’en est pas peu fier. D’autres ont été exécutés au fil de ces si longues années et d’autres encore sont avec lui dans les couloirs. Il en rit une dernière fois avec sa dentition très approximative. Car il sait que quoiqu’il arrive, il sortira libre de cet enfer. Libre dans sa tête, libre au-delà des apparences.
Il n’a depuis bien longtemps que très peu accès aux 5 sens : ni au toucher, au goût, à l’odorat, la vue ni à l’ouïe. Quelques jours avant notre entrevue, il a eu l’occasion de voir un spectacle dans l’enceinte de la prison, assuré par une certain Darleen, une chanteuse qui l’a ému jusqu’aux larmes en interprétant Crazy de Patsy Cline, chanson qu’il aime tant, venant d’une native de Virginie comme lui. Il a demandé à l’aumônier de l’aider à retrouver le contact de cette chanteuse car il veut lui écrire combien son show lui a fait du bien. Le pouvoir de l’art et du chant sur les âmes blessées. C’est en Virginie me dit-il qu’il voudra être enterré car avec la France (ce pays d’adoption qu’il connaît si peu) c’est la seule terre aujourd’hui qui lui parle un tant soit peu.
De mon côté, Hank m’aura permis de confirmer, s’il en était nécessaire, toute l’humanité qui se trouvait derrière ces murs sordides. Hank Skinner est un combattant vivant dans l’un des pires endroits au monde. Je comprends un peu mieux aujourd’hui, mon amie Sandrine Ageorges-Skinner que je cours retrouver pour un road trip à travers le Texas de Livingston à Houston, puis de Dallas à Beaumont.
Raphaël Chenuil-Hazan
Et maintenant ?
Le combat continue ! Sandrine Ageorges-Skinner le rappelle « La tristesse n’est pas une option et la meilleure façon d’honorer la mémoire de Hank est dans l’action ! ». Pour soutenir les familles de personnes condamnées à mort au Texas et assurer leur défense, vous pouvez faire un don à l’association Texas after violence project.

Pourquoi Fati a-t-elle été condamnée à la peine de mort ?
Fati était soupçonnée d’être en complicité avec les terroristes de Boko Haram par les agents du comité de vigilance de Kolofata. Elle a été interpellée le 24 janvier 2016. Il lui était reproché d’avoir fait des déclarations au sujet d’une explosion kamikaze survenue le 13 septembre 2015 dans la localité de Kolofata ; explosion, au cours de laquelle trois personnes ont été tuées y compris son époux. Bien qu’ayant été auditionnée à l’enquête préliminaire, sans avocat et dans une langue qui ne lui était pas accessible, Fati a nié ces faits et a d’ailleurs révélé au premier juge que c’est en raison du fait qu’elle avait refusé les avances du principal témoin que pour se venger, ce dernier l’avait dénoncé aux autorités. Malgré l’absence d’aveu de Fati et sans confrontation avec ses dénonciateurs ni de la preuve directe de son implication dans ladite explosion due à Kolofata, le tribunal militaire de Maroua l’a reconnue coupable des faits d’actes de terrorisme et l’a condamnée à la peine de mort le 16 octobre 2016 en se basant uniquement sur le procès-verbal d’audition à l’enquête préliminaire. Appel a été relevé contre cette décision.
Comment vous êtes-vous intéressé à son cas ?
Lors d’une visite à la prison centrale de Maroua, une équipe d’avocats du Réseau des Avocats Camerounais (RACOPEM) a eu des entretiens avec les condamnés à mort. Nous avons identifié plusieurs d’entre eux dont les affaires étaient pendantes en appel et qui malheureusement n’avaient pas les moyens de recruter un avocat. Bien qu’étant présente lors des entretiens, Fati se refermait sur elle-même et ne s’ouvrait pas. Son attitude a attiré notre attention et nous avons voulu en savoir plus sur son cas. Malheureusement, il y’avait l’obstacle de la langue. Nous avons alors eu recours à un traducteur qui l’a aidé à raconter son histoire. Une histoire poignante qui nous a révolté car Fati, qui en réalité était la victime dans l’histoire, est celle qui a été condamnée à la peine de mort. Nous avons fait le choix de la défendre en appel.
Comment avez-vous abordé son dossier ?
Devant une juridiction militaire au Cameroun, et s’agissant des affaires de terrorisme qui font l’objet d’un suivi particulier de la part du pouvoir exécutif, il n’est pas toujours évident d’obtenir l’infirmation d’une décision de condamnation rendue en instance. Sachant bien que le verdict peut être décidé en dehors de la salle d’audience, notre stratégie était de nous faire entendre lors du procès en appel. Nous étions convaincus de l’innocence de notre cliente qui nous avait donné une version des faits totalement différente de la version officielle. Et pour cela, il fallait préparer les juges à la version des faits de la défense sans pour autant susciter leur courroux. Avec l’aide du Cabinet d’avocats Debevoise à New York et du Cornell Center on the Death Penalty Worldwide aux États-Unis, une campagne médiatique internationale a été organisée autour de cette affaire. Certes, il est de principe que le ministère public doit rapporter la preuve de l’accusation. Nous avons compris que dans cette affaire sensible, il ne suffisait pas seulement à la défense de souligner les limites de l’accusation. En plus de cela, il fallait que l’accusée prouve ses propres dires. Nous avons renforcé l’équipe de la défense en intégrant une avocate culturellement proche de Fati qui l’a convaincue de nous fournir plus détails sur les circonstances de l’affaire. Nous avons fait comparaitre à l’audience un témoin, agent du comité de vigilance à Kolofata qui d’une part a remis en cause la version officielle des faits et d’autre part a corroboré la version des faits de l’accusé Fati. Statuant en appel le 13 février 2023, la cour d’appel de l’extrême-nord à Maroua a acquitté Fati. Elle recouvre ainsi la liberté après près de sept années de détention.
La conclusion de cette affaire donne-t-elle des raisons d’espérer sur la situation de la peine de mort au Cameroun ?
Au nombre des raisons qui militent en faveur de l’abolition de la peine de mort, il y a le risque que des personnes innocentes soient condamnées à la peine de mort. Et cette affaire en est une parfaite illustration. Le jugement qui a été rendu dans cette affaire viendra appuyer notre plaidoyer en faveur de l’abolition de la peine de mort au Cameroun.
Avocat et Président du Réseau des Avocats Camerounais contre la Peine de Mort (RACOPEM), coordinateur de l’association Droits et Paix, partenaires d’ECPM au Cameroun, maître Toko Monkam est également lauréat du Prix de la Défense octroyé lors du 8e Congrès mondial contre la peine de mort avec le RACOPEM. En 2020, ECPM s’était impliquée dans l’affaire de 3 mineures condamnées à mort : accusées de complicité avec Boko Haram, elles avaient été arrêtées par les autorités militaires camerounaises alors même qu’elles fuyaient le groupe terroriste. Les trois jeunes femmes injustement condamnées avaient pu être acquittées et libérées, une première dans le pays. Dans son rapport « Condamnés à l’oubli : mission d’enquête dans les couloirs de la mort au Cameroun » datant de juin 2019, ECPM a notamment souligné la multiplication des procès inéquitables dans les dossiers de terrorisme. ECPM continue de s’engager auprès de ses partenaires afin de renforcer l’assistance juridique des personnes les plus vulnérables passibles de la peine de mort.

Quelle a été votre réflexion pour construire et mener le projet de l’Abolition Now Tour ?
Je me suis toujours orientée autour des notions suivantes :
- La transmission – mutuelle – entre générations : les ateliers devaient encourager un dialogue enrichissant entre les jeunes et les personnes engagées depuis longtemps dans des organisations luttant contre la peine de mort. L’objectif était de comprendre le chemin parcouru dans ce domaine et de se soutenir mutuellement.
- La durabilité du projet : les ateliers avaient pour but de transmettre des méthodes que chaque membre de chaque délégation puisse s’approprier et réutiliser pour ses propres projets ou actions. Chaque participant était considéré comme un « multiplicateur » capable d’amplifier les effets de ces ateliers. Un grand soin a donc été apporté pour transmettre des méthodes de sensibilisation « indirectes » fondées sur des techniques créatives puisant aussi dans des traditions locales tel que le théâtre d’ombres en Indonésie. Ces techniques ont en commun d’être visuelles, simples, sans matériel spécifique ou coûteux et à la portée de tout le monde, enfant ou adulte, lettrée ou non. Ces méthodes « indirectes » pour parler de sujets sensibles comme la peine de mort ont aussi été choisies pour « protéger » ces jeunes, pour ne pas directement les exposer.
- L’internationalité du projet : un soin particulier a été apporté à créer des ponts entre les ateliers et à relier les membres de chaque délégation afin qu’ils développent une « conscience internationale » de leur participation commune à ce projet. Cela leur a également permis de ne pas se sentir isolés dans leurs actions mais d’avancer collectivement dans différents pays et de s’inspirer les uns des autres.
Qu’avez-vous ressenti au moment du Congrès lorsque que vous avez retrouvé les délégations à Berlin ?
J’ai à la fois ressenti une grande joie de voir la plupart des délégations présentes mais aussi une grande tristesse et une frustration liée à l’absence de participants, notamment de la délégation de la RDC qui n’a pas pu recevoir de visa pour participer au Congrès. C’est un exercice difficile de motiver en deux jours un groupe de personnes qui ne se connaissent pas à former une équipe et à travailler ensemble sur un sujet aussi complexe et délicat que l’abolition de la peine de mort et encore plus dans un pays où des conflits sévissent depuis plusieurs années. La participation au Congrès était l’une des « promesses » du projet et donc un moteur puissant pour encourager ces groupes à mener des actions de plaidoyer pour l’abolition. Le fait de ne pas être autorisés à venir à Berlin a eu un impact très fort sur les jeunes de la RDC. J’ai travaillé pendant le Congrès et après pour faire revenir leur motivation et valoriser leur engagement avec le soutien du partenaire local d’ECPM.
Cela dit, j’étais évidemment très heureuse pour les personnes présentes au Congrès. J’étais ravie de les voir intervenir à différents niveaux pour participer activement au programme ; via l’équipe du Congrès pour la réalisation du programme, via la modération de la plénière jeunesse, en animant certains moments par la musique ou la danse ou en échangeant avec le public pour la restitution et l’évolution de leurs actions.
Quelle est, selon vous, l’importance de ce type de projet pour d’autres mouvements des droits humains ?
La durabilité d’un combat pour les droits humains passe forcément par une transmission intergénérationnelle.
Dans de nombreuses sociétés, la perception de la jeunesse ou des jeunes adultes par les générations plus âgées est souvent teintée de stéréotypes plutôt négatifs lorsqu’il s’agit de leur contribution concrète à des sujets sociaux ou politiques sérieux. Ces stéréotypes peuvent aller dans différentes directions mais de manière générale le résultat est que le potentiel de ces jeunes est sous-estimé. De nombreux jeunes souffrent de discriminations liées à leur âge ou à une superposition de différentes formes de discrimination dite discrimination multiple ou intersectionnelle (âge, genre, handicap ou autres critères sociaux ou culturels).
Cette perception « négative » les réduit à un rôle plutôt passif ou au mieux d’exécution des décisions prises par des aînés à tous les niveaux de la société : leurs compétences ne sont pas prises au sérieux, leurs énergies ou idées ne sont pas valorisées, leurs voix ne sont pas écoutées, ils ne sont pas inclus ou consultés lors de la prise de décisions importantes, « on » ne leur fait pas confiance.
Ce type de projet permet de confronter ces stéréotypes, de les remettre en question et d’ouvrir les yeux sur les ressources extraordinaires que ces jeunes portent en eux. Lorsqu’elles sont valorisées, ces ressources étonnent toujours ! N’importe quelle organisation œuvrant pour la dignité humaine et le respect des droits humains, peut s’inspirer de ce type de projets où ce sont les jeunes qui mènent le cours des échanges, ce sont eux qui expriment leurs envies, leurs besoins et leurs réticences. Leur propre expérience de vie est valorisée et ils sont encouragés à faire confiance à leur savoir et leur compréhension d’un sujet et de leur environnement pour proposer leurs idées et faire avancer une cause. C’est dans un cadre où l’intelligence collective du groupe est mise en valeur que des idées ingénieuses et créatives peuvent voir le jour.
L’impact « peer-to-peer » ne doit pas non plus être négligé. La jeunesse attire la jeunesse ! Les jeunes apportent leurs réseaux « analogues et virtuels ». Ils peuvent atteindre beaucoup plus de personnes en même temps. Et à l’ère numérique, ils maîtrisent des compétences digitales pour naviguer virtuellement, s’exprimer et transmettre des messages de manière multiples. Ils sont de formidables alliés pour les ONG.
Quel a été l’impact, selon vous, du projet de l’Abolition Now Tour sur la communauté abolitionniste ?
Localement, lors des ateliers, de nombreuses personnes engagées dans les différents organisations partenaires du projet et membres de la communauté abolitionniste (avocats, anciens condamnés à mort, etc.) ont mentionné qu’elles reprenaient espoir, qu’elles étaient épatées par la créativité, l’intelligence, l’engagement et l’énergie contagieuse de ces jeunes. Ils ont redonné un souffle nouveau aux actions de plaidoyer au cœur des organisations qui les ont accueillis. Comme me le confiait l’un des référents du projet : « ils m’ont montré que l’on peut aborder ce sujet de manière plus créative ». C’est inspirant !
Internationalement, lors du Congrès de Berlin, la présence des délégations d’Indonésie, des États-Unis, du Kenya, du Liban et du Maroc a fortement dynamisé l’évènement, notamment en influençant ou illustrant les sujets traités lors des différentes sessions, en contribuant de manière créative à différents niveaux, en partageant leurs expériences du projet, ou encore en allant à la rencontre des autres participants.
Simultanément, le Congrès a également eu un fort impact sur ces jeunes et les a motivés à continuer à agir en dehors du projet pour faire abolir la peine de mort. La plupart des délégations souhaitent poursuivre leur travail d’équipe. Voici quelques exemples d’impacts concrets qui ont découlés du projet et du Congrès :
- La délégation indonésienne souhaite contribuer à augmenter la présence de la communauté abolitionniste d’Asie aux prochains Congrès et continent à s’engager activement en Indonésie.
- En RDC, en mars 2023, les jeunes ont réalisé une vidéo où ils se présentent, expriment leur motivation pour agir pour l’abolition et invitent d’autres jeunes de RDC à les rejoindre.
- Aux États-Unis, le groupe a organisé un évènement de sensibilisation dans une librairie. Il organisera prochainement une conférence pour réfléchir à la manière de créer un évènement intitulé « People’s Tribunal against Texas ». Toutes les organisations abolitionnistes du Texas seront conviées ainsi que de nombreux intervenants.

Pourriez-vous nous en dire plus sur votre rôle au sein de Crime Si Poa et sur le mandat de l’organisation, en particulier en ce qui concerne les jeunes au Kenya ?
Crime Si Poa® est une organisation non gouvernementale qui cherche à informer, réformer et transformer la vie des jeunes en les mobilisant pour qu’ils s’approprient les questions de sécurité, de justice et les questions socio-économiques dans leurs communautés. Crime Si Poa se concentre sur l’accès à la justice, l’accès à l’information et l’accès aux opportunités pour les jeunes.
Notre approche repose sur les piliers de l’éducation, du plaidoyer et de l’entreprise sociale et se fonde sur la conviction que la sensibilisation et le partage des connaissances en tant que mesures de prévention peuvent avoir un impact immédiat sur les enfants et les jeunes influençables et vulnérables. Nous nous attachons donc principalement à décourager les jeunes à risque et vulnérables de s’engager dans des activités criminelles et à lutter contre les menaces à la paix par un changement de comportement et d’attitude, tout en promouvant les avantages d’une société sans criminalité.
En tant que directrice des programmes et responsable juridique de Crime Si Poa, je supervise la mise en œuvre des programmes de l’organisation et offre un soutien juridique stratégique. Je dirige également une équipe d’autonomisation juridique composée de juristes bénévoles, d’étudiants en droit et de d’assistants juridiques qui enseignent aux communautés la loi, leurs droits et leurs obligations, renforçant ainsi l’État de droit.
Pourquoi pensez-vous qu’il est important que les jeunes se mobilisent pour l’abolition de la peine de mort et interagissent avec des abolitionnistes plus expérimentés ?
Je crois généralement que, dans la vie, les jeunes ont toujours quelque chose à apprendre de la génération plus âgée et plus expérimentée, et vice versa.
En ce qui concerne la peine de mort, jusqu’à ce que nous parvenions à une abolition universelle, le mouvement abolitionniste continuera à se développer. Une jeune génération d’abolitionnistes continuera à apparaître et à rejoindre le mouvement, apportant avec elle beaucoup d’énergie, de zèle et d’idées nouvelles sur la manière de propulser le mouvement. Cependant, en l’absence de conseils, d’orientations et de structures appropriés, les jeunes courent le risque de se décourager trop tôt et d’abandonner ou de continuer à rencontrer les mêmes défis et les mêmes pièges que leurs prédécesseurs, qu’ils auraient pu éviter en apprenant de leurs erreurs et de leurs luttes et en développant de nouvelles stratégies.
Une interaction avec des abolitionnistes plus confirmés permet aux jeunes abolitionnistes d’apprendre de ceux qui les ont précédés et de mieux comprendre le « pourquoi » du mouvement, les succès obtenus jusqu’à présent, et d’échanger des notes et des idées sur la meilleure façon de faire avancer le mouvement. Cette interaction permet donc la croissance, la continuité et la durabilité du mouvement abolitionniste, car les deux générations travaillent ensemble sur une approche plus holistique tirée de leurs différentes expériences pour lutter en faveur de l’abolition universelle.
Qu’avez-vous appris et ressenti lors de la préparation et de la modération de la session plénière du Congrès mondial ?
C’était à la fois passionnant et un grand honneur d’être invitée à animer la session plénière sur la nouvelle génération abolitionniste.
Lors de la préparation de la session, il était intéressant d’apprendre et de voir à quel point le mouvement abolitionniste avait progressé au fil des ans. En tant que jeune abolitionniste, il était exaltant de voir le nombre d’États abolitionnistes augmenter, pour atteindre 110 pays pleinement abolitionnistes au moment du Congrès. Le 111ème pays abolitionniste – la Zambie – s’est engagé lors du Congrès à abolir la peine de mort avant la fin de l’année et a tenu sa promesse le 23 décembre 2022.
J’ai aussi particulièrement apprécié d’interagir avec un grand nombre d’abolitionnistes confirmés et nouveaux et d’apprendre d’eux, tant pendant la phase de préparation que pendant le Congrès mondial lui-même, et de partager notre vision de l’abolition universelle.
En tant que modératrice de la session, j’ai apprécié les conversations stimulantes avec les différents panélistes et l’apprentissage de leurs expériences uniques dans le parcours de l’abolition. Qu’il s’agisse de ceux qui participent au mouvement depuis plus de trente ans ou de ceux qui n’y sont que depuis un peu plus d’un an, il était motivant d’apprendre les raisons de leur engagement et de discuter de leurs stratégies de sensibilisation et de plaidoyer, ainsi que des nouveaux moyens de soutenir le mouvement et de promouvoir l’abolition de la peine capitale, y compris au sein d’autres mouvements de défense des droits humains.
Quelle a été votre impression sur la mobilisation des jeunes pendant le Congrès mondial ? Cela vous a-t-il donné des idées sur la manière d’impliquer davantage de jeunes dans votre travail ?
La mobilisation des jeunes a été fantastique.
Je pense que le projet Abolition Now Tour d’ECPM a bien fonctionné à cet égard, car les jeunes n’étaient pas seulement des participants au Congrès. Ils ont été activement engagés et inclus, et ont reçu une plate-forme qui leur a permis de se connecter et de partager leurs expériences et leurs idées pour l’abolition dans leurs différents pays et régions avec d’autres participants au Congrès.
Depuis le Congrès, alors que nous continuons à lutter pour l’abolition de la peine de mort au Kenya, nous travaillons en étroite collaboration avec la délégation kenyane de l’ANT sur des projets de plaidoyer afin de montrer que les jeunes aussi sont et peuvent être la voix de l’abolition et d’un éventuel changement au Kenya.