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Me. Catherine Monthe, Me. Nestor Toko, Me. Sandrine Dacga, représentant·es du RACOPEM, reçoivent le prix de la Justice remis par Pete Ouko, ancien condamné à mort au Kenya. Photo : Christophe Meireis
 

Pourriez-vous nous décrire la réflexion et les évènements qui ont menés à la création du Réseau des avocats camerounais contre la peine de mort ?

Le RACOPEM voit le jour dans un contexte marqué par le peu d’engagement des avocats camerounais contre la peine de mort en 2015. Paradoxalement à cette époque, le Cameroun est l’un des pays de l’Afrique francophone où le taux de condamnation à la peine de mort est le plus élevé. Notre rêve était alors de former une génération d’avocats spécialisés à la défense des personnes passibles de la peine de mort et capables de défendre l’abolition dans l’espace public. Dans cette perspective, et malgré la réticence de notre ordre professionnel, un ancien Bâtonnier qui a accepté de nous accompagner.

Dans un premier temps, nous avons sensibilisé quelques avocats intéressés à la cause abolitionniste et avons organisé des visites dans plusieurs prisons du pays dans le cadre d’une étude sur les conditions de détention des personnes passibles de la peine de mort. A l’issue de ces visites, nous nous sommes rendu compte que les condamnés à mort étaient confrontés à de nombreux défis en prison et que leurs condamnations à mort n’étaient souvent pas fondées sur des preuves irréfutables. C’est pour cette raison que nous avons décidé d’apporter une assistance juridique aux condamnés à mort qui avaient exercé des voies de recours.

Dans notre combat contre la peine de mort, nous avons jugé utile et stratégique de renforcer les capacités des acteurs judiciaires (avocats, juges et administration pénitentiaire) sur les normes internationales concernant la peine de mort. Avec l’appui d’ECPM, des formations de renforcement des capacités spécifiques aux avocats ont été organisées. Ces efforts ont produit des résultats inespérés : le nombre de condamnations à mort a considérablement baissé passant de 330 en 2018 à 120 selon le chiffre officiel du gouvernement en 2020.

Quelle est l’importance du Congrès mondial pour votre pratique d’avocat et pour le RACOPEM ?

Le Congrès mondial contre la peine de mort est l’une des rares occasions permettant de réunir les acteurs abolitionnistes y compris les professionnels de droit qui, aux niveaux locaux, régionaux et internationaux, œuvrent quotidiennement à faire disparaître la peine de mort des arsenaux judiciaires et législatifs. Ce grand rassemblement triennal nous a offert l’opportunité de rencontrer des praticiens du droit de tous les continents et de partager avec eux les défis auxquels nous sommes confrontés tous les jours dans la défense des personnes passibles de la peine de mort ainsi que des stratégies pour les surmonter.

Partant des relations tissées au congrès mondial, nous collaborons avec plusieurs organisations et barreaux d’avocats qui offrent des services d’assistances juridiques aux condamnés à mort. Nous avons ainsi pu bénéficier de l’expertise juridique du Cabinet d’avocats Debevoise à New York et du Cornell Center on the Death Penalty Worldwide aux États-Unis dans la défense de plusieurs affaires concernant les condamnés à mort au Cameroun. Grâce à leurs conseils stratégiques, nous avons eu gain de cause dans toutes les affaires de peine de mort que nous avons représentées en justice.

Par ailleurs, lors de ce grand rendez-vous des abolitionnistes, nous avons également développé des collaborations qui sont essentielles dans la saisine des organes de traités pour soumettre les cas individuels de nos clients condamnés à mort.

Quel est l’impact du prix que vous avez reçu pendant le Congrès mondial pour le travail du RACOPEM ?

Nous avons accueilli ce prix comme étant une reconnaissance internationale de notre contribution à l’abolition de la peine de mort dans notre pays qui est toujours en situation de moratoire de fait. Partant de là, notre engagement à lutter contre la peine de mort est sans limites malgré les défis auxquels nous avions fait face par le passé. Motivés par notre reconnaissance, plusieurs avocats ont rejoint le RACOPEM et partagent désormais notre combat contre la peine de mort au Cameroun.

Le prix nous a également conféré une légitimité pour aborder la question de l’abolition de la peine de mort dans notre pays. Bien que nos autorités politiques soient peu engagées sur la question, nous nous réjouissons du fait que sous notre impulsion, la commission des droits de l’homme du Cameroun, l’Assemblée nationale et l’Ordre des avocats au Barreau du Cameroun aient pu intégrer l’abolition de la peine de mort dans leurs agendas de travail.

Événement
novembre 2022
Le 8e Congrès mondial contre la peine de mort fut aussi l’occasion de donner un…
La peine de mort en droit et en pratique au Cameroun
Ndume Olatushani et sa soeur, Mary, ont accordé une interview à ECPM lors de leur venue à Paris. Ils seront présent·es au 8e Congrès mondial contre la peine de mort qui se tiendra du 15 au 18 novembre 2022 à Berlin.

Le témoin de la semaine : Ndume Olatushani ancien condamné à mort aux États-Unis

Originaire de la ville de Saint Louis dans le Missouri, Ndume n’avait jamais été dans l’État du Tennessee avant d’être arrêté, accusé à tort d’un crime survenu en 1983 au cours d’un braquage de supermarché à Memphis. C’est donc menotté et enchaîné qu’il a pénétré pour la première fois dans cet État pour assister à son procès, au cours duquel de fausses pièces à conviction ont été présentées contre lui, et les preuves de son innocence volontairement effacées de son dossier. Jeune homme noir, face à un jury entièrement blanc cherchant à tout prix à classer l’affaire, Ndume a été victime d’une manipulation judiciaire de la part d’un système corrompu et discriminatoire.

« Je me suis toujours préparé à être libéré »

Telle est l’histoire qu’il a raconté aux presque 600 élèves, de la quatrième à la terminale, ému·es par son témoignage. « Comment avez-vous survécu à tout cela ? » est l’une des nombreuses questions qui sont souvent revenues parmi les jeunes. « Je me suis toujours préparé à ma libération », répondait-il, « je savais que j’allais finir par faire reconnaître les preuves de mon innocence. »

C’est la peinture, qu’il a appris lui-même en prison, le souvenir de sa mère disparue pendant sa détention, et le soutien sans faille de sa famille et de ses avocat·es qui l’ont aidé à garder espoir tout au long de ses 28 ans de détention, dont 20 dans les couloirs de la mort où il passait 23h/24 dans une cellule qui ne lui permettait même pas d’écarter entièrement les bras. Le 1er juin 2012, Ndume est enfin libéré sous le plaidoyer Alford . Il ne recevra aucune indemnité de la part de l’État du Tennessee, qui a refusé de reconnaître ses torts et ne lui a offert que cet accord en échange de sa libération. « Rien, même pas l’argent de l’État, ne me ramènerait les 28 ans que j’ai perdus derrière les barreaux. Pendant 20 ans, je n’ai pas pu sentir l’herbe sous mes pieds. Je ne l’apercevais qu’à travers le grillage de la cour, ou plutôt de la cage, où on me laissait sortir une heure par jour », commente-t-il. 

Pour les élèves, une leçon de résilience

« Demain, ce sera à vous de prendre des décisions. Le savoir entraîne la responsabilité : c’est maintenant à votre tour de transmettre les histoires et les arguments que vous avez reçu au cours des interventions, pour que le combat contre la peine de mort continue d’avancer », a conclu Ndume Olatushani. Et d’ajouter : « Vous avez le pouvoir de changer le monde : tendez la main à ceux qui traversent des épreuves douloureuses, traitez-les comme vous aimeriez que l’on vous traite. »

Sa sœur, Mary, était également du voyage pour l’accompagner et apporter la discrète parole des proches de condamné·es à mort : « Quand un membre de votre famille se trouve dans le couloir de la mort, vous êtes soudains désemparé·es. Si Anne-Marie, qui est maintenant devenue la femme de Ndume, qui travaillait à l’époque pour une association contre la peine de mort, n’était pas venue à notre rencontre, nous n’aurions pas su vers qui nous tourner. Nous avons dû faire face à une date d’exécution, nous avions peur et sans savoir que des personnes se préoccupaient du sort des personnes condamnées, nous n’aurions pas su quoi faire. »

Très touché·es par le témoignage de Ndume, les élèves se sont succédés, à la fin des interventions tout au long de la semaine, pour le remercier, lui transmettre leur admiration, leur affection et leur détermination à partager son histoire. Beaucoup ont manifesté leur intérêt pour participer au concours international d’affiches Dessine-moi l’abolition, organisé par ECPM et le Réseau International d’Éducation à l’Abolition (RIEA). Un grand merci à elles et à eux pour leur attention, ainsi qu’au corps enseignant pour leur accueil, et aux équipes d’ECPM mobilisé·es sur place.

Culture
octobre 2022
À l’occasion de la 20e Journée mondiale contre la peine de mort, les jeunes de…
Dans le cadre de son programme Éduquer, ECPM accueille des grands témoins : ex-condamné.e.s à mort, proches de condamné.e.s, ou encore juré.e.s, viennent à la rencontre des élèves de collège et de lycée pour partager leur histoire et sensibiliser aux enjeux de l’abolition universelle de la peine de mort. Cette fois, c’est Mohamed Cheikh Ould Mkhaitir qui nous fait l’honneur de sa présence pour témoigner et échanger avec les jeunes de plusieurs établissements d’Île-de-France, qui ont été très touché.e.s de son intervention. À l’approche de la fin de l’année scolaire, lumière sur une autre manière d’apporter un enseignement riche de sens en cours d’EMC (enseignement moral et civique).

Mohamed Cheikh, blogueur mauritanien, avait été arrêté puis condamné à mort en 2014 après avoir publié un article dénonçant l’instrumentalisation des discriminations à l’égard de la caste des Forgerons, dont il est lui-même issu. En novembre 2017, lors de la seconde phase d’appel, sa peine a été ramenée à deux ans d’emprisonnement, qu’il avait déjà effectués, mais il a été détenu arbitrairement et au secret jusqu’au 29 juillet 2019. Depuis sa libération, il vit réfugié en Europe. En 2022, le blasphème est passible de la peine de mort dans sept pays, selon les données de l’association End Blasphemy Laws.

  Extraits de lettres des élèves du Lycée Richelieu adressées à Mohamed Cheikh Pourquoi avez-vous décidé d’aborder la question de la peine de mort en classe ?

C’est un sujet qui me tient à cœur depuis que j’enseigne (25 ans !) : un sujet de société très politique auquel les élèves sont sensibles et sur lequel je trouve important de déconstruire les représentations personnelles et les préjugés. L’occasion aussi de croiser histoire et littérature. Je cherche à relier le sujet à un thème d’Enseignement Moral et Civique (EMC). Cette année, avec les classes de Terminale, je suis partie de la thématique du programme, celle de la démocratie, que j’ai décliné autour de la notion de droits humains et donc du droit à la vie. Avec les élèves Première, c’est le chapitre sur les démocraties aussi qui a été le levier pour aborder le sujet. 

 

Comment s’est construit votre travail ?

Je suis partie d’un nuage d’idées mises en commun avec les élèves de la classe par petits groupes sur leurs représentations de la peine de mort et les élèves ont mobilisé eux-mêmes des pistes de réflexion liées aux droits humains (erreur judiciaire, pardon, exécution…). Ensuite, j’ai utilisé divers outils historiques, littéraires, juridiques, d’autres plus pragmatiques afin que les élèves prennent conscience de la réalité de la peine de mort et de la torture qu’elle représente.

 

Que vous a apporté la présence d’un témoin ?

En Terminale la plupart ont une grande maturité et un discours très clair contre la peine de mort. Par contre, en Première, on fait face à plus de préjugés et à une loi du Talion chevillée au corps. 

La présence de Mohamed Mkhaitir fut fondamentale car comme toujours cette parole « qui revient de » fait autorité et déséquilibre les arguments qui demeurent en faveur de la peine de mort. Quand les élèves se rendent compte que l’accusation ne tient à rien ou qu’elle est erronée (Curtis Mc Carthy), l’empathie fonctionne et les élèves s’imaginent à la place du condamné. Cela complète très bien la préparation initiale en classe.

Les élèves du lycée Diderot Les élèves témoignent « Au début de l’intervention, j’étais déjà catégoriquement contre la peine de mort. Il y aura toujours des erreurs judiciaires, et on ne peut pas condamner un être humain à mort à cause de cela. L’intervention m’a aidé à me rendre compte que j’avais totalement oublié le côté humanitaire, le fait que des humains souffrent. C’est cet argument qui est sûrement le plus important. »  Majeed, Lycée Diderot « L’intervention m’a confortée dans la conviction que je suis contre la peine de mort. J’avais déjà entendu un témoignage sur à peu près similaire, là je me suis rendu compte que parfois, on peut être accusé pour des choses qui n’ont pas réellement lieu d’être et des fois même accusés à tort. Je trouve ça malheureux et triste, la justice n’est pas faite correctement. Je suis pour les droits de l’Homme, et pour moi, ça signifie que l’on doit avoir le droit de choisir si l’on veut mourir ou pas. » Nayla, lycée Diderot « Dès le début, j’ai trouvé l’intervention de M. Cheick très enrichissante, touchante aussi. C’est vrai qu’il a dit des choses auxquelles je ne m’attendais pas du tout, comme ce qu’il vivait dans les prisons il n’y a pas si longtemps que ça. Après ces paroles-là, j’ai du mal à dire que je suis encore pour la peine de mort, même si c’est un sujet très tabou, très clivant dans la société. » Marwan, lycée Diderot « J’ai été très touchée par le témoignage et je ne savais pas du tout que tout cela était encore possible. En fait, pour moi, ça relevait plus de scènes de film en fait que de scènes réalistes. Je ne me rendais pas du tout compte que des choses comme ça pouvaient encore avoir lieu en 2022. » Gabriela, lycée Diderot « J’étais contre la peine de mort et ça n’a pas changé. Son témoignage est très émouvant. Je pense que ça a pu faire changer d’avis à certains, j’ai moi-même toujours été contre la peine de mort car beaucoup de famille de victimes affirment que voir l’assassin mourir ne les aidait pas, parce que leur proche ne revenait pas à la vie. » Sami, lycée Diderot

Angelia : Avec notre famille, nous avons lancé la campagne « Sauvez Pannir » après qu’il ait bénéficié d’un sursis d’exécution. Tout a commencé avec une conférence de presse, le 5 juillet 2019. Nous avons demandé au public de se rendre sur le site internet que nous avions créé pour raconter l’histoire de Pannir, et de signer la pétition affiliée destinée à Halimah Yacob, la présidente de Singapour. Dans cette pétition, nous implorons sa grâce avec le soutien du grand public. ECPM a rejoint le projet en jouant un rôle majeur puisque l’association a en partie financé la campagne pour étendre son impact, et a proposé un concept différent ce qui nous a permis de toucher le grand public et de créer un mouvement auquel chacun.e peut s’identifier et prendre part.

Pannir Selvam Pranthaman En savoir plus sur la campagne #SavePannir En haut à gauche, Santesh, en bas, Angelia

Pour ma famille et moi, tout ça représente beaucoup de temps et d’efforts. Nous contactons d’autres familles qui traversent une situation similaire, et nous essayons de les aider du mieux que nous pouvons.

 

Santesh : La chanson parle des bons et des choix que l’on fait dans la vie. Il y a toujours un bon et un mauvais choix, la décision du chemin que l’on emprunte nous appartient. Le bon chemin ne sera sans doute pas facile, mais le chemin facile rend nos cœurs aveugles. Ou plutôt, nous rend incapables d’entendre ce que notre cœur nous dicte. Le refrain de la chanson explique que la vie est comme un bateau sans ancre pour l’arrêter, sans voile pour la diriger. Il souligne aussi que les citoyen.ne.s d’une même nation doivent tous.tes faire leur part pour que la société change radicalement, pour le bien de tout le monde, et ce, indépendamment de leur âge, de leur origine ou de leur genre. Enfin, avec cette chanson, nous espérons aider les gens à identifier les bons et les mauvais choix sur le chemin de la vie, et leur apprendre à pardonner celles et ceux qui essaient de réparer leurs fautes. 

 

Santesh : La sortie du single a été un succès, nous sommes reconnaissant.e.s envers les médias qui ont couvert l’évènement. Nous avons reçu d’excellents retours, de nombreux compliments et beaucoup de soutien et d’encouragements à perpétuer le combat contre la peine de mort. La presse était surprise, et curieuse concernant la campagne : on m’a demandé plusieurs fois si ce mouvement impliquait des personnalités politiques. À ce jour, je n’ai encore reçu aucun commentaire de la part du gouvernement !

Angelia et Santesh : Le problème vient tout d’abord de la perception que l’on a de la peine de mort. Beaucoup pensent qu’elle dissuade les criminel.le.s, alors que dans les faits, on constate qu’il n’en n’est rien. Grâce à cette chanson et à celles qui sortiront prochainement, on espère changer la perception des gens sur la peine capitale. Le deuxième problème est la bureaucratie : parfois, l’envie de changer est présente, mais parvenir à opérer le changement souhaité est un chemin long et sinueux. La Malaisie a ratifié le moratoire de l’ONU en faveur de l’abolition universelle de la peine de mort, ce qui montre que le gouvernement est enclin à mettre un terme à cette pratique, mais ils sont encore loin d’en faire une priorité. Nous devons inciter les membres du parlement à parler de ce problème pour aller plus loin dans le combat contre la peine de mort. Voilà les deux principales difficultés auxquelles nous sommes confronté.e.s en Malaisie.   

 

Aujourd’hui, comment pouvons-nous nous mobiliser pour aider Pannir ?
Avez-vous d’autres projets
pour poursuivre la lutte contre la peine de mort ?

Angelia : Nous voulons nous battre contre la peine de mort en général en Malaisie, car nous souhaitons devenir un exemple pour les autres gouvernements d’Asie du sud-est, surtout ceux des pays voisins comme Singapour, l’Indonésie ou le Myanmar. Nous sommes prêt.e.s à poursuivre le dialogue avec les médias et les autorités.

Santesh : Nous essayons d’interpeller chacun des 222 membres du parlement, pour savoir qui est en faveur de l’abolition, et qui ne l’est pas. S’ils y sont favorables, tant mieux, sinon, on exige qu’ils nous exposent leurs arguments.

 

 

Angelia : Oui, voilà. Ces données seront collectées et répertoriées sur notre site internet. Notre but est de d’engager le débat au sein même des membres du parlement. En parallèle, nous essayons de faire publier le travail de Pannir, car son histoire a le potentiel de faire changer la vision du grand public sur les condamné.e.s à mort ou les prisonnièr.re.s. Il ne représente qu’une petite pièce du puzzle… Si d’autres personnes incarcérées sont douées d’un talent en particulier, nous souhaitons les aider à se faire connaître à leur tour.

Angelia : Avant de terminer, je voulais dire un grand merci aux membres d’ECPM pour leur soutien dans cette campagne, sans lequel nous n’aurions pas pu aller aussi loin. Nous espérons pouvoir travailler ensemble à nouveau, car nous avons la même mission et partageons le même combat.

Le dernier single de Pannir Selvam, Bukan Sekadar Hikayat est sorti en septembre 2021 ! Cette fois, le texte est interprété par le rappeur malaisien engagé Saint T.F.C. Retrouvez-le sur votre plateforme d’écoute favorite !

 

Quelle est la situation actuelle de Pannir Selvam ? Le 26 novembre 2021, Pannir a perdu son dernier appel, sous prétexte que le Bureau central des stupéfiants (CNB) n’avait pas eu besoin des informations révélées par Pannir dans leur enquête. Pourtant, les faits montrent que ces informations ont été d’une utilité clé dans l’arrestation d’un citoyen de Singapour impliqué dans des réseaux de trafic de drogues. Malgré cela, le CNB a refusé de délivrer un certificat de coopération à Pannir, qui lui aurait permis de voir sa peine commuée en prison à vie. 

Le 10 octobre dernier, ECPM et ses partenaires se sont mobilisés de par le monde pour célébrer la 19e Journée mondiale contre la peine de mort. Après une période fortement perturbée par la pandémie de Covid-19, de nombreuses activités ont de nouveau pu se tenir : à l’honneur cette année, les femmes condamnées à mort ou celles, dans l’ombre, touchées par les conséquences de cette peine inhumaine, cruelle et dégradante. Selon les données connues en 2020, 16 femmes ont été exécutées dans le monde et 7 pays comptaient au moins une femme dans les couloirs de la mort.

En France, les témoignages puissants de Susan Kigula, ancienne condamnée à mort en Ouganda, Antoinette Chahine, ancienne condamnée à mort au Liban et Sandrine Ageorges-Skinner, épouse de Hank Skinner, condamné à mort au Texas, ont retenti dans l’enceinte solennelle du Panthéon, face à un public attentif et fortement touché par leurs histoires.

Dans le monde, les voix des militant·e·s, associations, défenseur·euse·s des droits de l’Homme, et des personnalités politiques se sont mêlées pour avancer vers un but commun : l’abolition universelle de la peine de mort. Les performances artistiques, rencontres parlementaires, tables rondes, ou ateliers de sensibilisation auprès de la nouvelle génération abolitionniste ont été autant d’évènements fédérateurs qui ont laissé entrevoir les prémices d’avancées concrètes dans le combat contre la peine de mort, notamment en Mauritanie, où les termes « peine de mort » sont apparus pour la première fois de manière explicite dans une manifestation.

ECPM salue l’implication de l’ensemble de la communauté abolitionniste lors de cette 19e Journée mondiale contre la peine de mort dédiée à la condition des femmes, et remercie ses partenaires pour leur coopération et leur engagement dans l’organisation de nos manifestations communes.

Défendre les femmes condamnées à mort

Les données concernant les femmes condamnées à mort, exécutées, innocentées ou graciées demeurent rares et peu étudiées, et ces dernières continuent de souffrir des discriminations liées au genre dans la détermination de la peine et les conditions de détention. Ces discriminations sont intersectionnelles et peuvent être renforcées selon l’âge, l’orientation sexuelle, l’origine ou le handicap de la concernée. Ces femmes sont souvent victimes de violences sexistes et sexuelles constituant des circonstances atténuantes essentielles, qui ne sont pourtant pas prises en compte pendant le procès.

Journée mondiale contre la peine de mort

Si, de manière générale, les femmes sont moins souvent condamnées à mort que les hommes, elles sont plus nombreuses dans les couloirs de la mort pour certaines catégories de crimes comme l’adultère ou la sorcellerie, ce qui est révélateur de schémas de condamnation basés sur le genre, selon la Coalition mondiale contre la peine de mort. La réalité est plus accablante encore, car certains pays ne partagent pas de statistiques par genre (voir l’infographie).

Cette année, ECPM relance les discussions sur le vécu spécifique des femmes, initiées à l’occasion du 7e Congrès mondial contre la peine de mort de Bruxelles. Rejoignez le mouvement pour défendre les droits des femmes condamnées à mort et consultez le rapport de nos activités ci-après.

ECPM et ses partenaires mobilisés dans le monde

Maroc 🇲🇦

9 octobre – 11h – Marrakech :

A la veille de la journée mondiale contre la peine de mort, ECPM était à Marrakech pour soutenir une initiative citoyenne intitulée « le droit de vivre » résidant dans une exposition, un livre et des animations pour l’abolition de la peine de mort. ECPM est intervenue lors de la conférence de lancement.ECPM a pu échanger avec différents acteurs y compris des artistes, psychologues et philosophes. ECPM a assisté à la conférence qui était organisée l’après-midi lors de laquelle Ahmed Haou, ancien condamné à mort au Maroc a livré son témoignage et a été ovationné. ECPM a enfin visité l’exposition « Le droit de vivre » en compagnie d’Ahmed Haou. 


Parmi les intervenants :

Nouzha Skalli (Réseau des parlementaires contre la peine de mort) et Abderrahim Jamaï (CMCPM)Organisation : Driss El Yazami, Younès Ajarraï, Mahi BinebineInitiative soutenue financièrement par ECPM, contribution écrite de Raphaël Chenuil-Hazan au livre publié

10 octobre – Rabat : Sit-in annuel devant le Parlement pour la Journée mondiale contre la peine de mort, organisé par la CMCPM.

14 octobre – 10h – Rabat (siège du CNDH) :

Dans le cadre de la 19e Journée mondiale contre la peine de mort, une conférence de presse était organisée dans les locaux du CNDH à Rabat le 14 octobre 2021. La thématique choisie par la Coalition mondiale contre la peine de mort cette année était « Les femmes et la peine de mort : une réalité invisible ». L’événement était modéré par un journaliste d’une chaine de télévision marocaine. Différentes prises de parole se sont succédées. Mme Amina Bouayach, Présidente du CNDH, a réitéré l’engagement du CNDH contre la peine de mort et a appelé les autorités marocaines à aller vers l’abolition totale. Organisation :  CMCPM, le CNDH, l’OMP et ECPM, et vernissage de l’exposition de la 4e édition du concours d’affiches « Dessine-moi l’abolition ».

Du 14 au 31 octobre – Rabat (Hall du CNDH) : L’exposition de la 4e édition du concours international d’affiches graphiques « Dessine-moi l’abolition » a été exposée au CNDH dans le cadre de la Journée mondiale. Le vernissage a eu lieu le 14 octobre, après la conférence de presse au CNDH. Un jeune marocain figurait parmi les 50 lauréats et lauréates de cette édition du concours.

          Organisation : ECPM et le RIEA. 

16 octobre – Casablanca (Siège du CRDH de Casablanca-Settat) : Premier café philosophique organisé au Maroc par la CMCPM, l’OMP, le CNDH et ECPM. L’exposition de la 4e édition du concours de dessins a été déplacée du CNDH au siège du CRDH où se tenait le café littéraire pour la journée.
Modération : Mme Zbaghdi (Fondation Seve Maroc)
Témoignage : Mme Fatima Goud ancienne femme condamnée à mort au Maroc graciée en 2019

À partir du 18 octobre – Casablanca (école des Beaux Arts, collèges et lycées) : Interventions scolaires encadrées par un artiste, un membre de la CMCPM et de l’OMP.

Organisation : CMCPM, OMP, CNDH et ECPM. Artistes encadrant·e·s : Youssef Saadoun et Narjiss El Joubari, 

26 ou 28 octobre – Rabat (siège du CNDH) : Atelier de dessins avec 3 groupes du Collège Les Iris.

Mauritanie 🇲🇷

9 octobre – Nouakchott (Hôtel Monotel) : Projection-débat de La Larme du Bourreau, documentaire de Layth Abdulamir.

Première fois qu’un événement faisant apparaitre le terme « peine de mort » de manière explicite peut se produire en Mauritanie. Le ministère de la Justice de Mauritanie a invité les magistrats à se rendre à cet événement.

Organisation : Association mauritanienne des droits de l’Homme (AMDH) et ECPM

Tunisie 🇹🇳

14 au 16 octobre – Tunis : Cycle de projections de films sur la peine de mort et exposition de la 5e édition du concours international d’affiches contre la peine de mort « Dessine-moi l’abolition ». Trois jours d’événements, malgré un contexte politique très compliqué (état d’exception décrété à l’été 2021 par le Président Kaïs Saïed).

Organisation : ECPM, la CTCPM et les associations membres, en partenariat avec le Bureau du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme à Tunis.

RDC 🇨🇩

Bukavu : Atelier de réflexion à destination des étudiants et de la société civile, organisé par l’association AJPD-RDC.

Première activité soutenue par ECPM dans cette région de RDC, l’atelier a vu la participation de plus de 50 étudiants des universités de Bukavu et de représentants d’organisations de la société civile. L’atelier, inauguré par le Commissaire provincial en charge de la justice Byabagabo Nkubabana Wagahuma, vise à permettre la mise en place de clubs abolitionnistes. Ces clubs œuvreront notamment à travers des étudiants ambassadeurs pour construire, structurer et pérenniser le plaidoyer au sein des universités.

Kinshasa : Conférence organisée par Culture pour la paix et la justice (CPJ).

Maroua : Atelier avec les avocat(e)s de femmes passibles de la peine de mort organisé par l’association Droit et Paix

Cameroun 🇨🇲

6 et 7 octobre – Bafoussam : Ateliers de renforcement des organisations de la société civile (6 octobre) et des acteurs judiciaires (7 octobre) sur la peine de mort et la nécessité de son abolition. Ces ateliers ont vu la participation enthousiaste de respectivement 15 membres d’organisations de la société civile, défenseurs des droits de l’Homme et journalistes et 20 acteurs judiciaires (magistrats, avocats). A notamment été présentée aux participants la mission d’enquête dans les couloirs de la mort au Cameroun, réalisée par ECPM en partenariat avec l’organisation Droit et paix et le Réseau des avocats camerounais contre la peine de mort. 

Organisation : AVUDFE (association financée dans le cadre du dispositif de financement aux tiers)

7 octobre – Douala (siège de l’AVUDFE) : La presse a été mobilisée pour annoncer la tenue d’un atelier de renforcement des capacités des acteurs judiciaires sur la peine de mort et la nécessité de son abolition le 7 octobre 2021 à Bafoussam. A travers cet exercice, l’AVUDFE a également cherché à mobiliser le grand public contre la peine de mort en exposant l’argumentaire, et rappelant que si le Cameroun n’a procédé à aucune exécution depuis 1997, l’actualité continue régulièrement d’être marquée par des condamnations à mort.  Les organisateurs ont insisté sur le cas des femmes condamnées à mort, s’inscrivant dans la thématique de la  19ème journée mondiale contre la peine de mort, et sur le fait que l’existence légale et en pratique de la peine capitale continue et ne se justifie plus au regard de la tendance abolitionniste forte et inéluctable.

Organisation : association AVUDFE avec le soutien de ECPM et Droits & Paix. Intervenant : Me Nestor Toko

Malaisie 🇲🇾

9 octobre – 20h30 à 22h00 – en ligne : Projection-débat en ligne du documentaire Menunggu Masa avec les interventions des réalisateurs Seria Sacha et Sherrie Razak Dali, organisée par ADPAN

15 et 16 octobre – 10h à 16h – Kuala Lumpur : Consultations et sessions stratégies avec les avocats et autres forces abolitionnistes de Malaisie, avec les interventions d’avocats abolitionnistes et autres abolitionnistes, organisé par ADPAN

23 octobre – 11h à 12h30 – en ligne : Webinaire avec TAEDP : le rôle des avocats dans la campagne contre la peine de mort, avec les interventions de Li Xuanyi et Suzana Noorlihan, avocats et proches de condamnés à mort, organisé par ADPAN et TAEDP

30 octobre – 11h à 12h30 – en ligne : Forum en ligne de discussion avec d’anciens condamnés à mort, organisé par ADPAN et TAEDP

Indonésie 🇮🇩

10 octobre : pour commémorer la Journée mondiale contre la peine de mort, la KontraS, la Commission pour les disparus et les victimes de violence a lancé un rapport sur la situation de la peine de mort en Indonésie.

Fin octobre : Plaidoyer et campagne de sensibilisation, organisée par KontraS

Retrouvez notre article sur la Journée Internationale des droits des femmes

Sa dernière réalisation, L’État du Texas contre Melissa, retrace l’histoire de Melissa Lucio, première femme hispanique condamnée à mort au Texas pour avoir entraîné la mort de sa fille de deux ans malgré des preuves édifiantes de son innocence. Mère de quatorze enfants, dans une situation précaire, elle est victime d’une justice américaine intraitable et de calculs politiques intéressés, qui la retiennent dans les couloirs de la mort depuis 2008. Son dernier espoir repose désormais sur la Cour Suprême des États-Unis.

Sortie en salles le 15 septembre 2021.

 

Il s’agit d’un sujet que l’on m’a proposé. J’ai travaillé pour à peu près toutes les grosses émissions de TV française, et la chaîne M6 m’a proposé de faire un reportage sur les femmes dans le couloir de la mort. Bien que je connaissais déjà très bien la société américaine et le problème des inégalités au niveau carcéral, mon point de vue sur la peine de mort n’était pas très défini. Je crois que j’étais un peu comme la plupart des gens, c’est-à-dire que je me posais la question : fallait-il vraiment l’abolir pour tous les crimes ? J’étais donc très intéressée de me pencher sur le sujet. Comme beaucoup de monde, et beaucoup d’américain·e·s, je croyais que quelqu’un qui était condamné à la peine de mort était forcément coupable, qu’il n’était pas possible d’ordonner la mort d’une personne « pour rien ».

Cela peut sembler choquant aujourd’hui, mais c’était la réalité : je ne savais pas encore comment me positionner. Lorsque l’on me demande comment je peux être certaine de ce que j’avance, je comprends : la question qui revient sans cesse depuis la sortie du film est « Si Melissa est innocente, pourquoi est-elle dans le couloir de la mort ? ». Aujourd’hui, cette question m’horripile, mais c’est une question que je me posais moi-même.

 

Ce qui m’a choqué, c’est le système tout entier. En tout cas aux États-Unis, car c’est le territoire que je connais par rapport à la peine de mort. Pour être dans le couloir de la mort, il faut être pauvre. Si l’on n’est pas pauvre, noir, hispanique ou atteint·e d’une maladie mentale, on n’est pas dans le couloir de la mort aux États-Unis. Je mets au défi n’importe qui d’aller chercher quelqu’un qui ait de l’argent et qui soit condamné à mort dans ce pays, ça n’existe pas. Ils·elles ont tous·tes eu un·e avocat·e commis d’office, et ont dû refuser un accord – souvent 30 ans ou plus.

Le système se met en place de cette manière : l’État d’un côté, qui est une manne financière énorme, comme si c’était la plus grosse firme d’avocat.e.s du pays, et de l’autre, l’avocat·e commis d’office qui jouit d’à peine 2 % de la capacité financière de l’État. Dès le départ, c’est David contre Goliath : les statistiques sont claires : 95 % des procès sont gagnés par l’État. D’ailleurs, ils ne vont même pas au procès s’ils ne sont pas certains de gagner. Lorsque le ou la présumé·e coupable demande d’aller jusqu’au procès, cela est pris comme une provocation de l’État, qui se venge, donc. Aujourd’hui, ça se sait. Évidemment, un·e avocat·e commis d’office avec un peu d’humanité va conseiller à son ou sa cliente d’accepter l’accord pour lui éviter la peine de mort, mais la plupart ne le font pas, car aller au procès leur fait gagner beaucoup plus d’argent. Voilà, comme vous l’imaginez le système m’a horrifiée.

 

Découvrir le traitement réservé aux condamné·e·s à mort a été un deuxième choc. Ils·elles sont séparé·e·s de la population carcérale, car on les considère comme les personnes les plus dangereuses de la société . Ils·elles sont seul·e·s 24h/24, n’auront plus jamais de contact humain, et même l’heure de promenade quotidienne se fait seul·e. J’ignorais tout de ces conditions.

Lorsque j’ai interviewé Melissa Lucio pour la première fois, j’ai été horrifiée : les gardiens voulaient se venger d’elle car elle ne travaillait pas. Nous étions déjà séparées par une vitre, ils ont voulu que je l’interview en la gardant dans une cage, comme Hannibal Lecter. Je me suis alors retournée très violemment, et j’ai regardé le gardien responsable de la prison en lui disant « Vous pensez que c’est vraiment nécessaire ? ». Il a compris, à mon regard et au ton que j’ai employé, qu’il en était hors de question. Il a laissé couler, comme s’il me faisait une faveur. De la même manière, lorsqu’ils appellent les condamné·e·s à mort, c’est par leur numéro, ce qui m’a rappelé de très mauvais souvenirs familiaux. La déshumanisation des condamné·e·s à mort est totale, tout est basé sur la vengeance. Personne ne mérite ce traitement, pas même quelqu’un qui a commis un crime horrible. Lorsque Gandhi dit « Œil pour œil et le monde finira aveugle » il a raison ! Souvent, même les familles des victimes sont déçues après l’exécution, car cela ne leur apporte rien.

En découvrant l’histoire de Melissa Lucio et en réalisant ce film, pendant ces trois années, j’ai contacté beaucoup de groupes abolitionnistes actifs sur les réseaux sociaux et dans la société civile, surtout lorsqu’elle a perdu son dernier appel. Aujourd’hui, je suis la première à tweeter pour soutenir n’importe quel·le prisonnièr·e dans le couloir de la mort, même si il ou elle a commis le crime le plus abject. On doit purement et simplement éradiquer cette abomination de la société, ça n’est plus possible, surtout dans un pays comme les États-Unis, où le nombre de condamné·e·s à tort est aberrant. Encore une fois, même si l’on n’est pas contre la peine de mort pour des raisons éthiques ou religieuses, il faudrait que le système soit parfaitement infaillible pour condamner quelqu’un à mort, ce qui est absolument impossible. 

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Avant que je la rencontre, Melissa Lucio était seule au monde. Sa famille vit à environ huit heures de route de sa prison, n’a pas d’argent, elle ne recevait donc aucune visite. Pratiquement personne ne lui écrivait. Elle n’avait jamais été interviewée par personne, car elle était considérée comme un monstre. Tout de suite, elle a accepté. La personne qui nous a mis en contact est une femme qui écrit aux condamnées à mort, et qui m’a contacté via sa page Facebook. Nous sommes d’ailleurs toujours en lien. Melissa était son amie, elle lui écrivait depuis quelques temps. Son cas n’intéressait pas les médias car il n’était pas suffisamment horrible, sans doute.

Notre rencontre m’a tout de suite troublée : cette femme s’exprime extrêmement bien, elle est profondément vraie. Les choses qu’elle m’a racontées étaient bouleversantes, nous n’avions le droit qu’à une heure d’interview que je n’ai pas vu passer tellement j’étais absorbée par notre conversation, elle et moi avons eu comme un coup de foudre. C’est mon cadreur qui m’a informée qu’il ne nous restait que 5 minutes, et nous n’avions le droit qu’à une heure d’interview tous les trois mois. J’avais l’intime conviction que cette histoire était impossible, mais même si Melissa avait été coupable, j’aurais fait ce film. Les gens qui se retrouvent ainsi piégés sont souvent complètement cabossés par la vie, ce n’est pas n’importe qui qui se retrouve dans le couloir de la mort, et pas n’importe qui qui se retrouve condamné à tort, tout court, que ce soit à la peine de mort ou à la prison. Généralement, ce sont des personnes qui portent beaucoup de stigmates, qui ont une histoire douloureuse, donc pour ces personnes-là particulièrement, la justice est un rouleau compresseur terrible.

Toutes les femmes condamnées à mort que j’ai rencontrées ont été abusées sexuellement dans leur enfance, ont souffert de l’emprise d’un conjoint violent, ont été forcées à la prostitution. Au Texas, une loi est connue sous le nom de « The Law of Parties » qui condamne les coaccusé·e·s à exactement la même peine que l’auteur·ice du crime : actuellement, il y a une femme dans le couloir de la mort qui n’a pas commis le crime mais qui était avec le criminel, son conjoint au moment des faits. Elle va être exécutée prochainement. Il y a beaucoup de cas comme ça au Texas. Sans parler des femmes souffrant de maladies mentales : dans le couloir de la mort, il y a énormément de cas cliniques, alors que cela devrait être interdit. Il est très clair que normalement, les malades mentales devraient être internées et pas condamnées à mort. C’est vrai qu’il y a peu de femmes, par rapport aux hommes, mais on retrouve toujours les mêmes schémas.

Elles se retrouvent très seules dans un univers de violence : lorsqu’on est condamnée à mort, c’est comme si l’on disparaissait du jour au lendemain. La famille souvent vous lâche parce qu’il n’y a plus aucun espoir, qu’il n’y a plus de contact possible. À l’inverse de la prison, beaucoup de choses sont interdites : le téléphone, les cartes (même pour Noël), le papier coloré… Si personne ne leur envoie de l’argent, elles n’ont pas accès aux protections hygiéniques.

 

 

Aujourd’hui, il faut être sur la liste des visiteurs pour pouvoir envoyer de l’argent aux condamné·e·s à mort : mais en tant que journaliste, si on est sur cette liste, on n’a plus le droit de n’interviewer personne au Texas. C’est mon cas : Melissa a une famille très pauvre, qui ne peut pas lui rendre visite. On a créé une cagnotte GoFundMe pour permettre aux enfants d’aller voir leur mère, et l’un de ses fils va pouvoir enfin retourner voir sa mère alors que cela fait 8 ans qu’il ne l’a pas vue. Pour certains des enfants, cela fait 13 ans. Le système est très pernicieux, donc on devait pouvoir lui donner un minimum de fonds pour qu’elle puisse au moins acheter les timbres pour répondre aux courriers.  Sauf qu’à partir du moment où on envoie de l’argent en tant que journaliste, on ne peut plus l’interviewer elle ni personne. Donc ils font cela pour nous punir, le tout est purement abominable.

Les américain·e·s sont très divisé·e·s sur la peine de mort, et de plus en plus car c’est une manne financière importante qui coûte une fortune aux contribuables. On parle ici de vingt, trente, parfois quarante ans d’incarcération, des procédures d’appels, un·e avocat·e commis d’office jusqu’à la date d’exécution (au moins 300 000 dollars par an). Mettre quelqu’un dans le couloir de la mort se chiffre en millions de dollars. Dans tous les États qui commencent à abolir, les gens se rendent compte de ça. On entend aussi de plus en plus parler de toutes ces erreurs judiciaires dans les médias, et la peine de mort devient un vrai problème, les gens se questionnent de plus en plus. Je crois qu’on est sur la bonne voie, Joe Biden a aussi promis qu’il mettrait fin aux exécutions fédérales.

En France, je suis scandalisée d’observer le nombre de personnes qui pensent que le retour à la peine de mort serait une bonne idée. Heureusement, Robert Badinter l’a abolie il y a 40 ans. Cela peut paraître choquant pour certain·e·s, mais je pense que la prison amène la prison, et que les peines lourdes ne sont jamais une solution. Le système d’incarcération de masse comme on peut le voir aux États-Unis, où les gens sont exécutés de manière ignoble ou meurent en prison ne fonctionne pas, il existe des maisons de retraites-prisons construites par des acteurs privés qui capitalisent sur les peines : on ne veut pas arriver à cela en France, jamais.

Famille Melissa Lucio

 

 

Le film a déjà fait beaucoup de bruit aux États-Unis, mon objectif est de créer une consternation au niveau international pour que Melissa soit dans l’œil du cyclone et qu’elle ne soit pas exécutée. C’était l’objectif premier. Mais il y a des milliers de Melissa Lucio… C’est le modèle type de la personne qui se retrouve condamnée à mort. Le message que je veux faire passer, c’est aussi celui-ci, montrer ce qu’est vraiment la peine de mort.

 

Une pétition en ligne a été créée par un groupe abolitionniste américain, Death Penalty Action, il faut la signer parce qu’aujourd’hui, son sort dépend de la Cour Suprême des États-Unis, qui n’accepte qu’1 % par an des affaires qu’ils reçoivent. On risque d’avoir une réponse courant octobre-novembre : s’ils la prennent, ce serait de l’ordre du miracle, s’ils ne la prennent pas, Melissa pourrait avoir une date d’exécution très tôt. Pour la soutenir, il faut tweeter son nom, signer la pétition, en somme faire en sorte qu’elle existe au maximum. Il n’y  a rien de pire pour un·e condamné·e à mort que de tomber dans l’anonymat, c’est une condamnation à mort immédiate. On peut lui écrire aussi (uniquement sur du papier blanc), c’est très facile, à l’adresse suivante :

 

 

Dès la sortie du film sur la plateforme Hulu, Melissa, qui recevait très peu de lettres avant, a eu tellement de courrier qu’ils ont dû stopper la distribution de tous les courriers pour tous les détenu·e·s pendant deux semaines. Le fait que des gens croient en elles, la soutiennent, a fait d’elle une autre femme. La plupart des gardiens de la prison ont vu le film, son traitement a changé du jour au lendemain. Des personnes sont venues la voir en lui disant qu’elles ne savaient pas ce qu’elle faisait encore là. Tout cela lui a donné la force de se battre. Plusieurs de ses amies dans le couloir de la mort ont juste complètement renoncé, elles sont prêtes à partir. Tombées dans l’oubli, sans famille, sans soutien – d’ailleurs certaines ne veulent même pas de ce soutien, elles veulent juste en finir.

Le 23 mars 1995, il y a 25 ans, la Cour du Texas condamnait Hank Skinner à mort. Après 15 ans d’enfermement, le 24 mars 2010, il échappait à l’injection létale, à 25 minutes près. Nous sommes le 24 mars 2020 et Hank Skinner est toujours dans les couloirs de la mort du Texas. Son épouse, Sandrine Ageorges-Skinner, fait le point sur la situation de Hank, dix ans après cette journée où tout aurait pu basculer.

Vous pouvez continuer de soutenir Hank Skinner en faisant un don sur cette page.

ECPM – Quand avez-vous appris que l’exécution de Hank était programmée ? 

Sandrine Ageorges-Skinner – Nous l’avons appris par hasard en novembre 2009… Son avocat l’a su par un collègue qui venait de consulter la liste des exécutions programmées sur le site de l’administration pénitentiaire. Initialement, l’exécution était prévue le 24 février 2010, jour de l’ouverture du 5e Congrès mondial contre la peine de mort [organisé par ECPM] au Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève. A cause d’un vice de procédure, le mandat a été reporté au 24 mars 2010.


En savoir plus sur notre campagne pour Hank Skinner

Sur quel(s) front(s) vous êtes-vous mobilisée pour que l’exécution n’ait pas eu lieu ?

La mobilisation a été multiple. Nous avions préparé deux pétitions pour deux temps d’action. La première destinée à la procureure en charge du dossier pour exiger que les sellés soient transmis à la défense pour que des tests ADN puissent être effectués à nos frais dans un laboratoire privé. Elle a reçu plus de 20.000 signatures, principalement du Texas et des États-Unis ce qui a permis de lancer une grande campagne médiatique.

Dans un deuxième temps, une pétition à destination du gouverneur du Texas, Rick Perry à l’époque, celle-ci a reçu plus de 200.000 signatures en moins de 48 heures et a amplifié la couverture médiatique à tous les grands médias nationaux. Nous recherchions principalement des signatures au Texas et aux USA, car malheureusement la pression de l’étranger a souvent un effet contre productif au Texas. Le gouvernement français a également écrit au gouverneur pour demander le report de l’exécution pour que les tests ADN puissent être effectués.


Mobilisation pour Hank Skinner, Place de la Concorde le 24 mars 2010

Mobilisation pour Hank Skinner, Place de la Concorde le 24 mars 2010

En France, le soutien d’ECPM a été déterminant pour la médiatisation du dossier de Hank dans le pays et en Europe, ainsi que pour la levée des fonds nécessaires pour financer les tests ADN. Un rassemblement avait été organisé par ECPM Place de la Concorde le 24 mars 2010, auquel se sont jointes plusieurs ONG françaises.

Au final, si l’exécution n’a pas eu lieu, c’est grâce à une combinaison de plusieurs moyens de pression, mais bien sûr au final, cette décision n’a été que du ressort de la Cour suprême des États-Unis. 
Pourquoi la Cour suprême a-t-elle annulé cette exécution ?

Le 24 mars 2010, la Cour suprême des États-Unis a accordé un sursis illimité à Hank, 25 minutes avant l’heure programmée de son exécution. Cette décision n’était pas définitive car la cour n’avait pas encore décidé de revoir son dossier sur le fond, il faudra attendre encore deux mois, jour pour jour, pour qu’elle décide de le faire, ce qui a renforcé l’angoisse de l’attente. Si elle avait refusé le dossier, une nouvelle date d’exécution aurait été programmée pour trente jours plus tard car tous les recours avaient déjà été épuisés.

La question qui était posée à la Cour ne concernait en rien son innocence, mais le fait de confirmer qu’un détenu pouvait se pourvoir aussi bien au civil qu’au pénal pour demander des tests ADN. Jusqu’alors, certains états n’autorisaient que le pénal ou le civil, mais pas les deux. Il s’agissait donc d’obtenir une jurisprudence fédérale applicable dans l’ensemble du pays et pour tous les prisonniers, ce qui, grâce à Hank, est le cas aujourd’hui car la Cour suprême lui a donné raison le 7 mars 2011.

Sans ce délai d’attente lié au traitement judiciaire de son dossier, Hank serait mort. 

Entre temps, l’État du Texas a voté un texte de loi facilitant grandement l’accès aux tests ADN en phase d’appel, loi applicable au 1er  septembre 2011. C’est ainsi qu’il a pu enfin obtenir des tests ADN.

Comment Hank et vous vous êtes-vous sentis après qu’il soit sauf ?

Nous étions bien sûr soulagés, épuisés mais confiants dans l’avenir, même si s’en est suivi une période de dépression difficile à gérer. Rien ne peut préparer quelqu’un à absorber autant de stress et d’angoisse sans parler du sentiment d’impuissance pendant l’attente.

10 ans plus tard, comment a évolué la situation de votre mari ? Et celle de la peine de mort au Texas ?

Les tests ADN ont finalement pu avoir lieu après de nombreuses négociations avec l’État du Texas, mais pas comme nous l’aurions souhaité car nous n’avons pas eu le choix du laboratoire imposé par l’état. Comme dans de nombreux laboratoires de police scientifiques aux États-Unis, le travail a été bâclé. Le profil ADN complet du technicien du labo a été relevé sur plusieurs sellés, ainsi que le profil du greffier au tribunal lors de son procès.

Nous sommes toujours en phase d’appel car si l‘État et la défense sont d’accord sur l’analyse des résultats, ils ne sont pas du tout d’accord quant à la conclusion. L’ADN de Hank est relevé à plusieurs endroits dans la maison, ce qui est logique car il y vivait, mais il n’est jamais mélangé à celui des victimes. Par contre, on a relevé l’ADN partiel d’un homme inconnu sur une des armes du crime ainsi que dans une tâche de sang mélangé au sang de deux des trois victimes, mais l’État estime que cela n’a rien à voir avec le crime et ne remet pas en cause sa culpabilité…


En l’état actuel de l’appel, ce que nous devons prouver aujourd’hui est que si ces résultats de tests ADN avaient été disponibles au moment de son procès, Hank n’aurait pas été condamné. 

Si la cour d’appel nous donne raison, il aura alors le droit de déposer enfin un recours pour prouver son innocence. Le chemin est encore long, l’attente toujours aussi douloureuse et Hank s’accroche avec une énergie de vie incroyable. Nous sommes assez inquiets pour la suite car nos moyens financiers sont très limités actuellement alors que nous devrions rapidement engager des experts. Mais nous ne perdons pas espoir car la générosité, en particulier en France, nous a permis de financer une partie des tests ADN qui n’était pas prise en charge par l’État. C’est difficile d’accepter que l’argent puisse sauver une vie, mais aux USA, c’est comme ça.

Propos recueillis par Adèle Martignon, ECPM

Il faut se démunir de tout appareil électronique pour pénétrer en règle au sein de la prison centrale de Makala, à Kinshasa. Qu’importe, car aujourd’hui c’est un livre que nous venons présenter aux prisonniers et aux responsables, rencontrés quelques mois auparavant dans le cadre de notre enquête sur les conditions de détention des condamnés à mort en République démocratique du Congo (RDC).

 

Désormais publié, « Vers une mort en silence » est voué à porter haut et fort la voix de ces condamnés oubliés dans des conditions de vie inhumaines, et faire bouger les lignes de la justice du pays. Au cours de cette visite, Jojo M., condamné à mort depuis 19 ans, nous raconte ses années latentes.

Nous n’avons pas le droit d’aller à la rencontre des condamnés à mort dans leur bâtiment ; ils nous rejoindront dans l’étroit bureau mis à notre disposition. « Dans le bâtiment des hommes, les conditions de vie sont inhumaines, vous ne pourrez même pas rentrer » lâche un responsable de la prison. La prison centrale de Kinshasa a été construite en 1958 pour une capacité d’accueil de 1500 personnes ; en 2018, elle comptait 8500 personnes détenues, soit un taux d’occupation de 560 %. « La surpopulation est terrible : ils sont dans les couloirs, les toilettes, il n’y a pas d’endroit pour mettre les carpettes » précise-t-il.

Au compte-gouttes, onze des treize condamnés à mort que compte la prison (ceux dont les conditions de santé leur permettent de se déplacer) se joignent effectivement à nous.

Parmi eux se trouve Jojo M. Il est le benjamin du groupe, celui qui connaît par cœur ces couloirs et que, réciproquement, les détenus connaissent bien : « Il était tout petit quand on l’a arrêté, il a vieilli en prison » le décrivent-ils. D’une voix voilée et parfois saccadée, Jojo jette un œil au rapport et revient sur son expérience, semblable à celle de nombreux condamnés congolais.

L’entrée de la prison centrale de Makala © AM/ECPM

Je vis dans le Pavillon 3, on doit être 80, 90 ; c’est mieux que dans d’autres dans lesquels il peut y avoir 200 personnes. Tout le monde essaye de mener sa vie. J’ai une chambre communautaire mais je me suis fait un coin avec trois « petits », de 25 et 20 ans. Eux, ce sont des prévenus, ils sont là depuis 4 et 7 mois. À l’époque où j’étais prévenu, c’était plus dur qu’aujourd’hui : on avait des fouilles  à 2h du matin, on était surveillés la nuit. Maintenant on s’entraide : quand je ne suis pas là, ils préparent à manger, on se tient compagnie aux repas, c’est ma famille.

Moi, je connais les quatre coins de la prison : je connais celui qui donne les légumes et j’ai une casserole pour les préparer. Je peux aller prendre une douche quand je veux ; comme les toilettes, elles sont communes à tout le pavillon.

L’entente entre nous, ça va. Pour les conditions, en revanche, depuis le temps que je suis là je sais que ça ne peut pas s’améliorer. On devrait être 1500 dans cette prison ; on est 8000 ! On est étouffés, il fait chaud, mais on n’a pas le choix. Certains sont 50 dans une seule cellule, et nombreux sont ceux qui dorment à même le sol.

 

[ Voir « L’évolution des conditions carcérales des condamnés à mort de la prison de Makala de 2005 à 2019 », Vers une mort en silence (p110) ]

Condamnés rencontrés dans le cadre de l'enquête Condamnés rencontrés dans le cadre de l’enquête

Jojo a le crâne rasé, les yeux rouges, fuyants vers le sol, et les traits creusés de celui qui ne sourit plus. Comme ses pairs, il porte une chemise bleue et jaune, aux couleurs de ce drapeau dont ils renient pourtant la justice.
« On devrait avoir l’occasion de s’exprimer devant une cour impartiale ; on étudie même le droit ! » lâche l’un d’entre eux, avant d’ajouter : « La loi est bonne, pourvu qu’on en fasse un usage légitime ; dans notre cas, c’est scandaleux, on est des otages ! »

On m’a jugé dans la cour militaire, ici-même dans la grande salle, le 18 juin 2002. Je n’ai été jugé qu’une seule fois, dans le cadre du dossier de l’assassinat du Président Kabila [tué le 16 janvier 2001 à Kinshasa]. On m’a posé des questions en tant que renseignant et non comme prévenu, on m’avait dit que je faisais juste un aller-retour.

Les personnes du groupe avec qui j’avais été arrêté ont aussi été condamnées, pour d’autres chefs d’accusation ; mais en 2005, ils ont bénéficié de l’amnistie présidentielle… Pas moi, même si j’ai fait des démarches.

[ Voir « Le procès des personnes accusées de l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila », Vers une mort en silence (p54) ]

Aujourd’hui encore, mon procès n’est pas terminé ; certains condamnés sont morts avant d’en voir la fin. [Quelques mois plus tôt, lorsque les enquêteurs s’étaient rendus à Makala en mai 2019, quinze prisonniers étaient condamnés à mort. Depuis, les deux d’entre eux qui ont été transférés à Luzumu et à Angenga sont décédés de maladie, selon le directeur.]

Mes deux avocats sont partis car ils sont fatigués, et je n’ai pas les moyens d’en prendre un autre. Ma famille aussi est fatiguée. On n’est pas fâchés, mais ils ont raison : en 19 ans, je n’ai jamais vu quelqu’un de la juridiction militaire être libéré. Certains ont leurs parents qui sont morts, leurs frères qui ont dû changer d’école, ou des personnes qui sont venues confisquer leurs meubles… Pour nos familles aussi, c’est traumatisant.

En savoir +

Retrouvez notre mission d’enquête en RDC sur notre site web :

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Le 4 avril, Hank Skinner a eu 57 ans. Il a passé les 24 dernières années dans les couloirs de la mort du Texas pour un crime qu’il n’a pas commis.

Le couloir de la mort est un lieu solitaire et désespérant, un « enfer » comme l’appelle Hank. Dans le couloir de la mort depuis 1995 et à l’isolement carcéral depuis juin 1999, le courrier est une source d’espoir et de force formidable pour lui. A l’occasion de son anniversaire, mais aussi pour le soutenir dans son quotidien, nous vous encourageons donc à lui écrire un petit motMerci pour lui.

> Les démarches pour contacter Hank Skinner <

Retrouvez ci-dessous l’interview de son épouse, Sandrine Ageorges-Skinner, qui fait le point sur la situation actuelle et les combats qu’il reste à mener.

Interview avec Sandrine Ageorges-Skinner, épouse d’Hank Skinner

Sandrine, vous avez rendu visite à votre époux pour son anniversaire : comment se porte-t-il ?

Il se porte comme quelqu’un qui a été arrêté il y a plus de 25 ans et qui est dans le couloir de la mort depuis plus de 24 ans pour un crime qu’il n’a pas commis. Il se bat et n’abandonne jamais, je le trouve incroyablement combatif, et sa force de vie m’épate toujours autant.

Bien sûr, la survie dans le couloir de la mort est épuisante, surtout depuis ses graves problèmes de santé en 2013.

Il lui faut absolument maintenir un régime alimentaire équilibré, qui n’est évidemment pas la préoccupation l’administration pénitentiaire. Après une période plutôt calme, malheureusement depuis l’arrivée d’un nouveau directeur à la prison, le quotidien est à nouveau inutilement compliqué et usant, ce qui rend le combat d’autant plus fatiguant et stressant.

Je dirais qu’il va plutôt bien étant donné les circonstances, même si cette année, il a vu plusieurs de ses amis exécutés et c’est pour lui le traumatisme le plus difficile à gérer. Le défi est quotidien, nous l’affrontons ensemble depuis plus de vingt ans, et nous n’abandonnerons rien face à l’injustice qu’il endure ou face à la peine de mort.

> En savoir plus sur notre campagne « Justice4Hank » <

Plus d’informations sur justice4hank.org/fr

Quelles sont les prochaines étapes dans la lutte que vous menez pour libérer Hank ?

Depuis environ un an, son dossier et sa vie sont de nouveau entre les mains de la cour d’appel du Texas – la plus haute juridiction pénale de l’état – qui devrait « normalement » statuer dans les six prochains mois.

Hank travaille très régulièrement avec ses avocats pour préparer la suite, si cet appel devait être rejeté. Les options judiciaires sont désormais très restreintes, et il faut étudier les nouvelles jurisprudences pour identifier et utiliser les failles d’un système très dysfonctionnel.

L’attente est longue, fastidieuse et l’issue reste incertaine.

Nous allons bientôt lancer une nouvelle campagne de levée de fonds car nous devons impérativement engager trois experts. Devoir financer la justice pour faire entendre la vérité est une source de stress supplémentaire qui l’inquiète particulièrement.

Comment évolue la situation au Texas par rapport à d’autres Etats rétentionnistes du pays ?

La situation au Texas est toujours aussi imprévisible, même si des signes positifs sont apparus depuis quelques années, l’implication politique du système judiciaire laisse toujours craindre le pire.

2019 est l’année des primaires, et tout reste suspendu aux élections des juges et des procureurs d’état.

Par ailleurs, la juridiction fédérale reste prisonnière des griffes du président des Etats-Unis, qui nomme les juges fédéraux (nommés à vie). Il a déjà pourvu plus de 65 sièges vacants, ce que n’avait pas pu faire son prédécesseur dont les nominations avaient systématiquement été bloquées et rejetées par le Congrès.

Il faut souligner que les mentalités évoluent, que le travail des médias locaux met en lumière la réalité du système judiciaire et que la nouvelle génération de procureurs semble ouvrir une nouvelle voie.

Un réel travail d’éducation reste à faire, c’est un engagement à long terme qui portera ses fruits.

Il est déjà de plus en plus difficile au Texas de composer un jury car les jurés potentiels sont de plus en plus frileux à accepter de voter pour une sentence de mort vu le nombre de condamnés à mort innocentés et libérés aux USA, ils sont aujourd’hui 165.