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La peine de mort aux États-Unis, révélatrice d’une société polarisée

À l’heure des élections de mi-mandat, la question de la peine capitale aux États-Unis révèle plus que jamais les profondes contradictions qui traversent la société américaine. Derrière les exécutions mises en scène et les discours politiques les plus durs, un tout autre mouvement se dessine : celui d’une société qui conteste et rejette de plus en plus la peine de mort.
(Droite) © Crédits photo : Christophe Meireis. Laurent Duarte, Président d’ECPM
(Gauche) © Crédits photo : Rajiv Raman. Raphaël Chenuil-Hazan, Directeur général d’ECPM

En quelques semaines, la peine de mort aux Etats-Unis a fait la une des médias du monde entier : condamnations contestées, libérations après des décennies passées dans les couloirs de la mort, exécutions ratées (et sordides), déclarations politiques controversées…

Cette succession d’événements pourrait donner l’impression d’un pays qui fait le choix d’une justice toujours plus punitive, et qu’à l’instar d’un président défenseur de la peine capitale, la société états-unienne serait largement en sa faveur. En réalité, l’histoire de la peine de mort aux États-Unis voit deux tendances s’affronter : d’un côté, un pouvoir politique qui continue d’instrumentaliser la peine capitale, de l’autre, une société dans laquelle son acceptabilité recule progressivement.

Une actualité qui concentre toutes les contradictions américaines

Le 24 septembre 2026, la Cour d’appel pénale du Texas a rejeté, par cinq voix contre quatre, la recommandation d’un juge de district visant à annuler la condamnation à mort de Melissa Lucio. Cette Américaine d’origine mexicaine, condamnée pour la mort de sa fille de deux ans, est devenue une figure emblématique des erreurs judiciaires. Le documentaire Texas vs Melissa, de la réalisatrice franco-américaine Sabrina Van Tassel, a contribué à faire connaître les nombreux doutes entourant son dossier. Le juge Arturo Nelson, qui avait présidé son procès initial, avait recommandé la révision de sa condamnation à la lumière de nouveaux éléments. Pourtant, la justice texane a maintenu sa condamnation. L’affaire suggère que la justice américaine est régulièrement prête à couvrir ses erreurs passées et laisser une innocente dans l’enfer du couloir de la mort pour ne pas perdre la face ? 

Le 30 septembre, l’exécution de Christa Pike, dans le Tennessee, échoue après deux injections létales. Toujours vivante, elle doit être transportée à l’hôpital. L’épisode conduit le gouverneur à suspendre les autres exécutions prévues pour le reste de l’année et à ordonner une enquête indépendante.

Cette affaire rappelle une réalité que les autorités américaines préfèrent souvent tenir à distance : il n’existe pas de manière humaine de donner la mort, et toute forme de peine de capitale est une torture. L’injection létale, présentée pendant des décennies comme une méthode médicale et presque aseptisée, n’est pas à l’abri de complications graves. Le taux d’échec des exécutions par injection létale (principal mode d’exécution) est estimé à environ 8 %. Derrière les protocoles, il y a un corps humain, des souffrances et une procédure dont les conséquences ne peuvent être annulées.

Au début du mois d’octobre, l’annonce attribuée au secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, concernant la retransmission publique d’une exécution militaire par peloton d’exécution, suscite légitimement l’émoi. La perspective d’une telle mise en scène pose une question essentielle : jusqu’où une société peut-elle aller dans la spectacularisation obscène de la violence exercée en son nom ?

Dans le même temps, la Floride poursuit une politique d’exécutions particulièrement intensive. L’État concentre à lui seul une part considérable des mises à mort judiciaires recensées en 2026. Ces événements ne doivent pas être considérés isolément. Ils nous obligent à interroger la place que la société américaine accorde à la vengeance, à la justice et à la valeur de la vie humaine.

Trump et la réaffirmation d’une justice punitive

Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a remis la peine de mort au cœur de son discours politique. Mais cette obsession trouve ses racines dans son premier mandat, marqué notamment par la nomination de trois juges conservateurs à la Cour suprême et de onze exécutions fédérales. Ces nominations ont contribué à installer une majorité conservatrice de six juges contre trois modifiant l’équilibre idéologique de la plus haute juridiction américaine et annihilant la perspective d’une abolition nationale imposée par la voie judiciaire. Les espoirs d’une abolition à court terme par une décision fédérale se sont considérablement éloignés.

Il serait excessif d’affirmer que la Cour suprême ne pourra plus jamais remettre en cause la peine capitale. Mais les espoirs d’une abolition à court terme par une décision fédérale se sont considérablement éloignés.

Au-delà de la question judiciaire, la peine de mort demeure un révélateur de la violence politique ancré dans le système politique et social des Etats-Unis où un État qui prétend protéger la société use de sa capacité à tuer en son nom. La Floride illustre cette logique avec le plus d’acuité. L’État concentre à lui seul une part considérable des mises à mort judiciaires recensées en 2026. Le gouverneur Ron DeSantis instrumentalise la peine capitale comme source d’autorité, dans un contexte où la compétition politique autour de la succession de Donald Trump se prépare. Le paradoxe est pourtant frappant : tandis que certains responsables cherchent à faire de la peine capitale un symbole d’autorité, son application se concentre dans un nombre toujours plus restreint de territoires et le soutien populaire s’est nettement érodé depuis les années 1990.

La Floride illustre cette logique. Le recours intensif aux exécutions s’inscrit dans un contexte où la fermeté pénale occupe une place importante dans les discours politiques. Sans réduire les motivations des responsables à une seule stratégie électorale, il est légitime de s’interroger sur les bénéfices politiques que certains peuvent tirer de cette démonstration de force.

Le paradoxe est pourtant frappant : tandis que certains responsables cherchent à faire de la peine capitale un symbole d’autorité, son application se concentre dans un nombre toujours plus restreint de territoires et le soutien populaire s’est nettement érodé depuis les années 1990. Mais derrière cette actualité, une autre Amérique se dessine.

Un soutien à l’abolition qui progresse

Les coups de menton de quelques dirigeants en quête de pouvoir ne doivent pas masquer l’isolement progressif de la peine capitale aux Etats-Unis. Son application se concentre désormais dans un nombre toujours plus restreint de territoires et le soutien populaire s’est nettement érodé depuis les années 1990. Aujourd’hui, vingt-trois États américains ont aboli la peine de mort et onze autres observent un moratoire. La Californie, l’Oregon et la Pennsylvanie connaissent des moratoires décidés par leurs gouverneurs. Le recul de la peine capitale se manifeste également à l’échelle locale. Selon les analyses du Death Penalty Information Center (DPIC), le recours à cette sanction est concentré dans une infime minorité des comtés américains. Environ 2 % d’entre eux sont à l’origine d’une part disproportionnée des condamnations à mort. La peine de mort, autrefois présentée comme une réponse ordinaire aux crimes les plus graves, est devenue une pratique géographiquement marginalisée.

L’opinion publique évolue elle aussi. Selon Gallup, le soutien à la peine de mort pour les personnes reconnues coupables de meurtre est tombé à 52 % en octobre 2025, son niveau le plus faible depuis 1972 dans cette série de sondages. En 1994, il atteignait 80 %. Quand les sondeurs posent une question non-binaire intégrant le choix d’une peine à perpétuité, le soutien populaire à la peine de mort tombe à seulement 36%, faisant donc du choix pour des peines alternatives, la grande majorité. Les conséquences se font sentir jusqu’au sein des jurys populaires, ou l’année dernière, une majorité de jury qui avait à se prononcer sur une peine capitale ont finalement opté pour la perpétuité réelle.

Événement
novembre 2026
L’opinion publique sur la peine de mort aux États-Unis est souvent dépeinte par les médias…

Dans plusieurs Etats clés du pays, les choses évoluent positivement. En Californie, depuis 2019, Gavin Newsom a instauré un moratoire sur les exécutions. Le gouverneur a publiquement évoqué la possibilité de commuer les 563 peines de mort de l’Etat. En Ohio, le gouverneur républicain Mike DeWine n’a mené aucune exécution depuis son entrée en fonction en 2019, dans un contexte de difficultés liées aux protocoles d’injection létale. L’État conserve la peine capitale dans sa législation tout en renonçant progressivement à l’appliquer. Au Texas, Etat symbole du conservatisme politique, les débats sur les erreurs judiciaires et les garanties procédurales y ont gagné en visibilité.

Ces chiffres ne signifient pas que les Américains sont devenus majoritairement abolitionnistes. Néanmoins, l’adhésion à la peine capitale, longtemps considérée comme un marqueur de fermeté face à la criminalité, s’érode.

Du Texas à la Californie, les lignes bougent

Les évolutions les plus intéressantes ne se limitent pas aux États traditionnellement progressistes. Le Texas demeure un symbole de la peine de mort américaine. L’élection dans cet Etat du sénateur démocrate James Talarico et encore plus Gina Hinojosa comme première femme et hispanique gouverneure et très clairement opposée à la peine de mort. Dans ces États du Sud ou plus communément appelée de la « Bible Belt » les débats sur les erreurs judiciaires et les garanties procédurales y ont gagné en visibilité. Tout comme le Texas, la Californie, l’Ohio ou encore la Georgie ont porté à leur tête des gouverneurs pro-abolition. Il est de plus en plus probable que certains travaillent à trouver un consensus transpartisan face aux dysfonctionnements techniques et éthiques de la peine de mort.

L’affaire Melissa Lucio illustre à la fois la résistance de l’appareil judiciaire et l’existence de mobilisations capables de remettre en cause des condamnations considérées comme acquises. Les condamnations injustifiées, la discrimination raciale évidente, les nombreuses innocences avérées (203 prisonniers innocentés et libérés depuis 1973), les longues années passées dans le couloir de la mort avant une libération, les disparités territoriales et les complications liées aux exécutions ont progressivement déplacé le débat. La question n’est plus de savoir si certains crimes méritent la peine capitale. Elle est aussi de savoir si l’État peut garantir qu’il ne condamnera pas un innocent, s’il applique la loi de manière cohérente et si la mise à mort apporte réellement quelque chose à la justice.

Aujourd’hui, la mise à mort judiciaire n’est plus une évidence partagée par l’ensemble du pays et cela grâce à l’infatigable mobilisation de la société civile. Les États-Unis n’ont pas encore tourné la page de la peine de mort mais le combat pour l’abolition progresse à grand pas. C’est une source d’espoir ; la preuve que même sous un régime de plus en plus autoritaire, des avancées sociales et politiques sont envisageables. Les résultats de mi-mandat viennent donner du grain à moudre à tous les abolitionnistes pour faire avancer leur cause.

Signataires :

Laurent Duarte, Président d’Ensemble contre la peine de mort
Raphaël Chenuil-Hazan, Directeur général d’Ensemble contre la peine de mort