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L’opinion publique aux États-Unis est-elle vraiment favorable à la peine de mort ?

L'opinion publique sur la peine de mort aux États-Unis est souvent dépeinte par les médias comme lui étant très largement favorable. Cette perception est si répandue que même certains opposants à la peine capitale la répètent comme un fait avéré. De telles conclusions s'appuient généralement sur des sondages qui posent une question simple du type « oui ou non » sur le soutien à la peine de mort. Être d'accord avec cette méthode de sondage peut sembler évidente, voire indiscutable. Pourtant, cet article montre que les données issues de questions formulées différemment peuvent raconter une histoire bien différente. Il soulève également une question cruciale : quels sondages sont les plus fiables, et pourquoi ? Répondre à ces questions est essentiel, notamment parce que les décideurs et figures politiques peuvent hésiter à remettre en cause la peine de mort par crainte de la réaction de l'opinion publique.
Carte des États-Unis reprenant les statuts de chaque État. Plus de détails sur notre carte interactive.

Aux États-Unis, plusieurs organismes de sondage mesurent l’opinion publique sur la peine de mort à l’échelle nationale, Gallup étant l’un des acteurs les plus connus dans ce domaine. L’intérêt des données de Gallup tient non seulement à l’ampleur de ses recherches sur l’opinion publique, mais aussi à la continuité de ses séries chronologiques et à la constance de la formulation des questions au fil des décennies. Une caractéristique importante du travail de Gallup est le recours à deux formats principaux distincts pour évaluer l’attitude du public à l’égard de la peine capitale pour les personnes reconnues coupables de meurtre.

• Le premier est une question binaire (oui/non), utilisée depuis 1936, qui demande aux personnes interrogées si elles sont « favorables » ou « défavorables » à la peine de mort, sans présenter d’autre peine possible. Depuis 1999, cette question figure dans chaque sondage annuel de Gallup.

• Le deuxième est une question comparative, introduite pour la première fois en 1985, qui demande aux répondants de choisir entre la peine de mort et l’emprisonnement à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle (ESLC). Ce format a été utilisé de façon intermittente, avec souvent plusieurs années d’interruption, et pour la dernière fois en 2019.

Au cours des dernières décennies, les sondages utilisant la question binaire ont constamment fait état d’un soutien majoritaire à la peine de mort, bien que ce soutien ait considérablement diminué, passant d’un sommet de 81 % en 1994 à 52 % en 2025 [1]. Pris isolément, ces chiffres donnent à penser que la peine capitale continue de bénéficier d’un large soutien de la population.

Réponses en faveur de la peine de mort utilisant la question binaire de 2006 à 2025

En revanche, les réponses à la question comparative révèlent une situation très différente. En 2019, dernière année où Gallup a utilisé ce format, seuls 36 % [2] des répondants préféraient la peine de mort, soit vingt points de pourcentage de moins que les 56 % enregistrés la même année avec la question binaire.

Réponses en faveur de la peine de mort utilisant la question comparative de 2006 à 2025

Les données historiques de Gallup pour les dix années au cours desquelles les deux formats ont été utilisés la même année confirment une tendance constante : le soutien à la peine de mort est toujours nettement plus élevé lorsqu’il est mesuré par la question binaire que par la question comparative, avec un écart moyen de 17 points de pourcentage.

En appliquant la moyenne de ces différences historiques établies, il est possible d’estimer avec un degré raisonnable de confiance qu’un sondage réalisé en novembre 2025 selon le format comparatif aurait montré un soutien à la peine de mort d’environ 35 %, un niveau proche de celui enregistré en 2019 (36 %). Même en appliquant l’écart minimal observé — une seule fois — dans les sondages de Gallup, le soutien de la population à la peine de mort resterait inférieur à la majorité en 2025, atteignant au maximum 41 %. Autrement dit, la majorité apparente en faveur de la peine capitale que suggère la question binaire disparaîtrait certainement dès lors qu’une autre sanction réaliste serait explicitement proposée.

La question comparative est importante sur le plan méthodologique, car elle mesure non seulement le soutien à la peine de mort, mais aussi celui accordé à son alternative la plus courante. En 2019, 60 % des répondants préféraient l’emprisonnement à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. Les données historiques de Gallup suggèrent en outre que, dans ce format, la baisse du soutien à la peine de mort s’accompagne généralement d’une hausse du soutien à l’ESLC. Compte tenu de la stabilité relative estimée du soutien à la peine de mort entre 2019 et 2025 selon ce format, il est plausible d’inférer que le soutien à l’ESLC n’a pas beaucoup varié pendant la même période et qu’il se situait autour de 61 % en 2025.

Une dynamique similaire est observable au niveau des États. Une enquête menée dans l’Ohio du 18 au 22 septembre 2023 a abouti à un résultat comparable concernant la préférence du public pour l’ESLC. À la question de savoir si le gouverneur devait signer un projet de loi remplaçant la peine de mort par la réclusion à perpétuité sans libération conditionnelle, 58 % des répondants ont répondu oui [3].

Ces résultats mettent en évidence une limite essentielle de la question binaire : en omettant de proposer une autre sanction, elle surestime systématiquement le degré de soutien à la peine capitale et soulève une question importante : la majorité apparente en faveur de la peine capitale révélée par la question binaire reflète-t-elle fidèlement les préférences du public, ou résulte-t-elle en grande partie de la formulation de la question ?

Les questions simples et binaires, du type « oui/non » ou « favorable/défavorable », obligent les répondants à choisir entre des options qui ne rendent pas nécessairement compte de la nuance de leur opinion. Leur simplicité les rend faciles à comprendre, mais limite leur capacité à fournir des indications pertinentes. Comme le souligne Survey Methods [4], les questions dichotomiques telles que « oui/non » ne permettent souvent pas d’analyser en profondeur les sentiments du public.

En outre, lorsqu’aucune alternative concrète à la peine de mort n’est proposée, les répondants peuvent craindre que rejeter la peine capitale revienne à soutenir une sanction trop clémente ou insuffisamment punitive. Cette crainte peut artificiellement gonfler le soutien à la peine de mort.

Le Death Penalty Information Center des États-Unis souligne que les réponses à la question binaire peuvent refléter la position philosophique ou morale du public sur le sujet, mais qu’elles ne mesurent pas son opinion sur la peine de mort telle qu’elle est réellement appliquée. Pour cela, il faut notamment tenir compte des peines alternatives disponibles, des risques d’erreur et de partialité, ainsi que des coûts liés à cette pratique [5].

Dès 1989 [6], Hans Zeisel et Alec Gallup (coprésident de Gallup Poll et fils du fondateur de l’organisation) soulignaient que « les sentiments à l’égard de la peine de mort ne sont pas uniformes : environ un tiers des personnes favorables à la peine de mort pourraient abandonner leur position si l’alternative était la réclusion à perpétuité sans libération conditionnelle et si elles étaient convaincues que la peine de mort n’a pas d’effet dissuasif ».

La prédominance de la question binaire

Malgré sa tendance à surestimer le soutien à la peine de mort, le format simple oui/non reste le plus couramment utilisé dans les enquêtes d’opinion sur cette question. Entre 1985 et 2025, Gallup a réalisé 39 sondages distincts utilisant la question binaire, mais seuls 13 [7] proposaient une question où l’ESLC figurait comme alternative. En outre, 2019 est la dernière année pour laquelle Gallup a publié des résultats comparatifs avec l’ESLC, alors que la question binaire continue d’être posée chaque année. Le site Web de Gallup reflète également ce déséquilibre : les résultats binaires sont mis en évidence en haut de la page, tandis que les résultats comparatifs avec l’ESLC figurent plus bas et ne sont accompagnés d’aucun graphique.

Gallup reste néanmoins l’un des rares organismes de sondage à inclure la question comparative ; la plupart des autres s’en tiennent exclusivement au format binaire.

Compte tenu de l’influence considérable de l’opinion publique sur les politiques pénales, notamment les débats législatifs, les décisions de l’exécutif et les stratégies électorales, il est essentiel que les enquêtes rendent fidèlement compte de la complexité des attitudes du public. Des questions oui/non excessivement simplistes, qui déforment l’opinion, peuvent finalement contribuer à des décisions politiques insuffisamment éclairées.

Pourquoi le soutien du public à la peine de mort diminue-t-il ?

Les éléments présentés ci-dessus montrent un recul marqué et durable du soutien du public à la peine de mort. Plus important encore, une majorité d’Américains ne considère plus la peine capitale comme la sanction la plus appropriée pour les crimes les plus graves. Plusieurs facteurs liés entre eux contribuent à cette évolution :

• La prise de conscience croissante du risque d’exécuter des personnes innocentes.

• La reconnaissance accrue des préjugés raciaux dans l’application de la peine de mort.

• La prise de conscience croissante du fait que la peine de mort touche de manière disproportionnée les personnes pauvres.

• La connaissance par le public du coût élevé de la peine de mort.

• Le recul de la conviction qu’elle a un effet dissuasif.

• La participation de responsables des deux grands partis à la dénonciation de la peine capitale.

• Le recul du recours à la peine de mort aux États-Unis.

• L’influence des tendances mondiales en faveur de l’abolition de la peine de mort.

Les sections suivantes examinent chacun de ces facteurs.

Une prise de conscience accrue du risque d’exécuter des innocents

Le nombre de condamnations à mort injustifiées, annulées des années plus tard, parfois après des décennies pendant lesquelles des personnes accusées à tort ont vécu dans le couloir de la mort sous la menace d’être exécutées, contribue à ce mouvement de rejet de la peine capitale.

Aux États-Unis, les tribunaux ont innocenté plus de 200 personnes condamnées à tort à mort au cours des 50 dernières années, soit une moyenne d’environ quatre exonérations par an. « Les condamnations injustifiées de ces personnes résultent d’erreurs, de fautes professionnelles et des ambitions politiques de responsables publics, que le peuple américain ne devrait plus tolérer », a déclaré Robin Maher, directrice exécutive du Death Penalty Information Center [8].

Larry Roberts [9] est devenu, le 1er juillet 2024, le 200e condamné à être innocenté par un tribunal américain, après avoir passé 41 ans dans le couloir de la mort, dans l’attente d’être tué par l’État pour un crime qu’il n’avait pas commis.

Un rapport de 2021 [10] a établi que 69 % des exonérations de condamnés à mort étaient liées à des condamnations impliquant des fautes commises par des policiers, des procureurs ou d’autres agents publics. Les erreurs d’identification par des témoins oculaires, les analyses médico-légales défectueuses, les faux aveux et une défense inadéquate figurent parmi les autres problèmes judiciaires conduisant à des condamnations à mort injustifiées.

Outre les plus de 200 personnes innocentées, certaines personnes condamnées à mort ont été reconnues innocentes trop tard, après leur exécution. Ces affaires sont moins connues, car les enquêtes s’arrêtent généralement après l’exécution. Carlos DeLuna [11] figure parmi les 20 cas recensés par le DPIC [12]. Il a été exécuté en 1989 pour le meurtre à l’arme blanche d’un employé d’une supérette au Texas. Des éléments découverts des années plus tard ont montré qu’un autre homme, Carlos Hernandez, qui avait même avoué le meurtre, avait en réalité commis le crime.

Malgré les nombreuses erreurs judiciaires connues à tous les niveaux, les quelques États américains qui appliquent encore la peine de mort continuent d’exécuter des personnes alors même que leur culpabilité suscite de sérieux doutes. Le cas récent de Marcellus Williams [13], exécuté dans le Mississippi en octobre 2024, en est un exemple. Son équipe de défense, puis les procureurs eux-mêmes, avaient soulevé de graves doutes quant à son innocence. Des éléments médico-légaux ont été détruits ou contaminés par le procureur. Les analyses ADN et autres éléments médico-légaux disponibles sur la scène du crime ne correspondaient pas à Williams. Il a finalement été exécuté sur la base des témoignages de deux témoins peu fiables, qui avaient intérêt à témoigner faussement contre lui, notamment dans l’espoir d’obtenir une clémence dans leurs propres affaires pénales et une récompense de 10 000 dollars.

Certains responsables politiques prétendent être fermes face à la criminalité en accélérant les exécutions et en en augmentant le nombre, alors même qu’il est certain qu’un système entaché d’erreurs tue aussi des innocents. Les objectifs politiques populistes peuvent incontestablement prendre le pas sur la justice.

La Floride illustre parfaitement l’utilisation populiste de l’appareil d’exécution de l’État. En 2025, elle a procédé à bien plus d’exécutions que tout autre État, et davantage qu’à n’importe quel autre moment de son histoire. Pour faciliter ce niveau sans précédent d’exécutions, l’État a supprimé l’obligation d’une recommandation unanime du jury dans les affaires passibles de la peine de mort, alors qu’il détient le pire bilan du pays en matière de condamnations injustifiées dans les affaires capitales : depuis 1973, 30 personnes ont été innocentées après avoir été condamnées à tort à mort. Autoriser des condamnations à mort sans recommandation unanime du jury accroît encore le risque d’exécuter des innocents. Selon le Death Penalty Information Center, les 30 erreurs judiciaires connues en Floride sont dues à plusieurs facteurs, parfois cumulés.

Une reconnaissance accrue des préjugés raciaux dans l’application de la peine de mort

La peine de mort est considérée comme raciste parce qu’elle est appliquée de manière disproportionnée aux personnes de couleur. L’étude Baldus [14], analyse empirique approfondie de 2484 affaires d’homicide en Géorgie, a montré que les accusés noirs reconnus coupables d’avoir tué des victimes blanches étaient plus susceptibles d’être condamnés à mort que toute autre combinaison raciale entre accusé et victime, même lorsque les crimes étaient similaires. De nombreuses autres études confirment ces conclusions [15].

La discrimination raciale existe également lors de la sélection des jurés [16], ce qui compromet encore l’équité des procès passibles de la peine de mort. Les jurés noirs sont fréquemment exclus des jurys dans les affaires capitales où les victimes sont blanches.

L’histoire de la peine de mort révèle ses racines racialisées [17]. Aux États-Unis, le système de peine capitale est depuis longtemps étroitement lié à la violence raciale, notamment pendant l’esclavage et la ségrégation. Historiquement, les personnes noires ont été visées de manière disproportionnée par les exécutions, souvent sans procédure régulière et selon des conceptions racistes de leur prétendue infériorité. Cet héritage continue de façonner les perceptions modernes de la peine de mort et contribue à son application inégale. Les disparités raciales actuelles ne reflètent donc pas seulement les préjugés contemporains, mais aussi une histoire profondément marquée par l’inégalité et l’injustice raciale.

Une prise de conscience accrue du fait que la peine de mort touche de manière disproportionnée les pauvres

La peine de mort touche de manière disproportionnée les personnes pauvres en raison de la combinaison de ressources juridiques limitées, de biais systémiques et de facteurs socio-économiques. Les personnes qui ne peuvent pas se payer une défense adéquate risquent davantage d’être condamnées à mort, alors que des personnes plus aisées pourraient échapper à ce sort. Plusieurs facteurs ont contribué à une meilleure reconnaissance de ce problème aux États-Unis.

Le travail d’organisations telles que l’Innocence Project, l’Equal Justice Initiative (EJI) et le Death Penalty Information Center (DPIC), entre autres, a mis en lumière le rôle de la pauvreté dans les condamnations à la peine capital. Ces organisations exposent les inégalités systémiques du système de justice pénale et les interactions entre pauvreté, race et qualité de la défense. Leur travail a largement contribué à sensibiliser le public au fait que les accusés pauvres risquent davantage la peine de mort en raison d’une représentation juridique inadéquate et d’un manque de ressources.

Les campagnes d’information du public consacrées à la peine de mort mettent souvent l’accent sur son application inéquitable. Elles soulignent que les personnes qui ne peuvent pas se payer un avocat compétent risquent davantage d’être condamnées à mort. Des documentaires, des livres et des reportages ont également attiré l’attention sur ce problème, notamment sur les résultats inégaux auxquels sont confrontés les pauvres accusés de crimes passibles de la peine capitale.

Recherche juridique et universitaire : des études, notamment l’étude Baldus et les travaux de l’American Bar Association [18], ont montré que la peine de mort touche de façon disproportionnée les personnes pauvres. Leurs conclusions sont largement citées dans les milieux juridiques et universitaires et ont influencé le débat public sur l’équité de la peine capitale.

Affaires très médiatisées : la couverture médiatique de cas où des accusés pauvres ont été condamnés à mort sans bénéficier d’une défense juridique adéquate a contribué à faire connaître le problème. Les affaires de Troy Davis [19] et de Leonard Peltier ont notamment attiré l’attention en raison des inquiétudes concernant l’équité des procès et le manque de ressources consacrées à la défense. Elles ont mis en lumière les inégalités auxquelles les personnes pauvres sont confrontées lorsqu’elles sont accusées de crimes passibles de la peine capitale.

L’affaire Troy Davis a été largement couverte par les médias nationaux et internationaux. Elle a mis en évidence le fait que Davis, un accusé pauvre, n’avait pas les moyens de préparer une défense solide. Des journalistes, des personnalités et des groupes militants se sont mobilisés en sa faveur, attirant l’attention sur les éventuelles défaillances du procès et sur l’impact de la pauvreté dans son affaire.

La connaissance par le public du coût élevé de la peine de mort

Un autre élément susceptible d’influencer l’opinion publique est le coût de la peine de mort aux États-Unis, qui est supérieur à celui de l’emprisonnement à perpétuité. Comme le résume Equal Justice USA [20], « les affaires capitales nécessitent davantage d’avocats, de témoins et d’experts, une sélection plus longue du jury, davantage de requêtes préalables au procès, un procès distinct pour déterminer la peine et d’innombrables autres dépenses ». Il faut aussi compter, dans certains cas, les frais liés aux poursuites contre les États après des exécutions ratées. Selon une étude de 2016 de l’université Susquehanna, chaque détenu dans le couloir de la mort coûte environ 1,12 million de dollars de plus qu’un détenu de la population carcérale générale [21]. Une étude publiée en 2013 dans la *University of Denver Criminal Law Review*, portant sur des poursuites pour meurtre aggravé au Colorado entre 2005 et 2010, est parvenue à une conclusion similaire [22].

L’inefficacité économique de la peine capitale, particulièrement en période d’austérité budgétaire, est de plus en plus reconnue comme un facteur important du débat sur l’avenir de la peine de mort aux États-Unis.

Le Death Penalty Information Center, l’Innocence Project et la National Coalition to Abolish the Death Penalty soulignent régulièrement le poids financier de la peine capitale. Par leurs rapports, leurs campagnes médiatiques et leurs actions de sensibilisation, ces groupes montrent que ces dépenses détournent des ressources qui pourraient être affectées à des mesures plus efficaces pour la sécurité publique, telles que la prévention de la criminalité, l’éducation et les programmes de réinsertion.

Le recul de la conviction que la peine de mort a un effet dissuasif

Selon les sondages de Gallup, la proportion d’Américains qui croient que la peine de mort dissuade de futurs crimes est très faible : elle est passée de 13 % en 1991 à 6 % en 2015, dernière année où la question a été posée. En 2012, le prestigieux National Research Council des National Academies avait conclu que « les recherches menées à ce jour sur l’effet de la peine capitale sur les homicides ne permettent pas de déterminer si la peine capitale réduit ou augmente les taux d’homicide, ou si elle n’a aucun effet sur ces taux » [23].

L’engagement bipartisan dans la condamnation de la peine de mort

Le recul du soutien public et du recours à la peine de mort aux États-Unis résulte également de l’action d’une société civile dynamique, soutenue par de nombreux démocrates et par un nombre croissant de républicains. En 2013, un réseau appelé « Conservatives Concerned About the Death Penalty » [24] a été créé afin de soulever des inquiétudes au sujet de la peine capitale dans les médias et d’autres espaces de débat. En octobre 2017, le réseau a publié un rapport important intitulé « The Right Way » [25], qui soulignait que la peine de mort était « minée par les condamnations injustifiées, les coûts élevés et les retards » et qu’elle s’était révélée inefficace et incompatible avec plusieurs principes conservateurs fondamentaux. Elle va notamment à l’encontre des engagements conservateurs en faveur d’un gouvernement limité, de la responsabilité budgétaire et d’une culture de la vie.

Selon ce rapport, des dizaines d’élus républicains représentaient environ un tiers des auteurs des projets de loi visant à abolir la peine de mort dans les législatures des États en 2016 et 2017. Le rapport conclut que la peine de mort est en voie de disparition aux États-Unis et que les républicains contribuent à son déclin. Depuis 2013, un nombre croissant d’élus républicains ont parrainé des projets de loi d’abolition, signe d’une évolution des attitudes conservatrices qui dépasse largement les assemblées législatives des États. Les défauts graves de la peine de mort, risque d’exécuter un innocent, arbitraire et partialité, coûts élevés, absence d’effet dissuasif et conséquences pour les familles des victimes, la rendent incompatible avec les valeurs conservatrices. Des militants de terrain aux élus des États, les conservateurs prennent acte de cette réalité et défendent des politiques plus efficaces qui n’incluent pas les exécutions.

Le recul du recours à la peine de mort aux États-Unis

Cette évolution de l’opinion publique américaine s’inscrit dans une baisse progressive du recours à cette peine, particulièrement au cours des vingt dernières années. Les États-Unis ont été parmi les premiers à abolir la peine de mort. Les trois premiers États à l’avoir abolie l’ont fait au XIXe siècle. Au siècle suivant, le nombre d’États abolitionnistes est passé de trois à neuf ; au premier quart du XXIe siècle, onze autres États l’ont abolie, soit en moyenne un nouvel État tous les deux ans et demi, une accélération remarquable.

XIXe siècle
3 États ont aboli
Michigan (1846)
Wisconsin (1853)
Maine (1887)
XXe siècle
9 États ont aboli
Minnesota (1911)
Alaska (1957)
Hawaii (1957)
Vermont (1964)
West Virginia (1965)
Iowa (1965)
North Dakota (1973)
Massachusetts (1984)
Rhode Island (1984)
XXIe siècle
11 États ont aboli
New Jersey (2007)
New York (2007)
 New Mexico (2009)
Illinois (2011)
Connecticut (2012)
Maryland (2013)
Delaware (2016)
Washington (2018)
New Hampshire (2019)
Colorado (2020)
Virginia (2021)

En plus des 23 États qui ont déjà aboli la peine de mort en la retirant de leur code pénal, dix autres États ont décrété un moratoire sur les exécutions ou appliquent un moratoire de fait (aucune exécution depuis au moins dix ans). Il s’agit des États suivants :

Au total, 34 États, soit 68 % des 50 États américains, n’appliquent pas la peine de mort, soit parce qu’ils l’ont abolie par la loi, soit parce qu’ils ont cessé de procéder à des exécutions.

Le recul du recours à la peine de mort apparaît également dans les chiffres annuels des condamnations. En 2025, les tribunaux ont prononcé 23 nouvelles condamnations à mort : c’est la cinquième année consécutive où moins de 30 personnes ont été condamnées à mort.

Nouvelles sentences de mort
Source : Death Penalty Information Center.

Le manque d’enthousiasme du public américain pour la peine de mort se reflète aussi dans un autre indicateur Gallup : la proportion d’Américains qui estiment qu’elle est appliquée équitablement. En octobre 2023 [26], seuls 47 % des Américains estimaient qu’elle était appliquée équitablement, soit une baisse de deux points par rapport au sondage comparable précédent, réalisé en 2018.

L’influence de la tendance mondiale à l’abolition de la peine de mort

La tendance mondiale croissante à l’abolition est un autre facteur qui pèse sur l’opinion publique et la détourne de la peine de mort. La plupart des pays du monde ont déjà aboli la peine capitale dans leur législation (61 %). Cette proportion atteint 84 % si l’on inclut les pays qui ne l’ont pas encore abolie dans la loi, mais qui n’ont procédé à aucune exécution depuis au moins dix ans. Autrement dit, il faut aussi compter les pays qui ont aboli la peine de mort dans la pratique, mais pas encore dans la loi. Par exemple, sur l’ensemble du continent américain, Nord, Centre et Sud, seuls quelques États des États-Unis continuent d’exécuter des personnes.

En résumé

L’opinion publique aux États-Unis a évolué de manière significative ces dernières années, avec une préférence croissante pour l’emprisonnement à perpétuité plutôt que pour la peine capitale. La majorité apparente en faveur de la peine de mort aux États-Unis est largement le produit de la conception même des sondages. Alors que les questions binaires du type « oui/non » continuent de suggérer un large soutien, les formats comparatifs intégrant la réclusion à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle montrent que l’appui à la peine capitale tombe bien en dessous du seuil de la majorité. L’écart persistant entre ces mesures indique que les préférences du public sont appréhendées avec plus de précision lorsque des alternatives réalistes sont présentées. Des instruments de sondage plus nuancés et comparatifs sont donc essentiels pour évaluer avec exactitude l’opinion publique et éclairer les débats politiques.

Plusieurs facteurs contribuent à cette tendance, notamment une prise de conscience accrue des erreurs judiciaires. Les préjugés raciaux constituent un autre problème majeur, les études montrant que les accusés noirs sont plus susceptibles d’être condamnés à mort, en particulier dans les affaires impliquant des victimes blanches. De plus, la peine de mort touche de manière disproportionnée les personnes défavorisées, qui manquent souvent d’une défense juridique adéquate.

Les coûts élevés de la peine capitale, bien supérieurs à ceux de la réclusion à perpétuité, ont également suscité une préoccupation croissante au sein du public quant à son inefficacité financière. De plus, la conviction quant à l’effet dissuasif de la peine de mort s’est effritée, seule une faible proportion d’Américains estimant qu’elle prévient la criminalité. L’effort bipartisan en faveur de l’abolition, parallèlement aux tendances mondiales vers la fin de la peine de mort, témoigne d’une évolution plus large de la société.Ces facteurs, associés à la diminution du nombre d’exécutions, suggèrent que le soutien à la peine de mort recule progressivement aux États-Unis.

Adriano Martins, Administrateur ECPM


Sources

[1] Source : Cinquième tableau sur https://news.gallup.com/poll/1606/death-penalty.aspx
[2] Source : Premier tableau sur https://news.gallup.com/poll/1606/death-penalty.aspx
[3] Source : https://www.acluohio.org/app/uploads/2024/01/thepushfordeathpenaltyrepealinohio_2024-0117.pdf?utm
[4] Why to Avoid Dichotomous Questions – SurveyMethods
[5] Public Opinion | Death Penalty Information Center
[6] Death Penalty Sentiment in the United States on JSTOR
[7] Parmi les 13 sondages incluant l’ESLC, deux ont été réalisés des années où la question binaire n’avait pas été posée.
[8] Exoneration Milestone a ‘Sobering Reminder’ of Problems With Death Penalty – The Tablet
[9] Larry Roberts – National Registry of Exonerations (umich.edu)
[10] DPIC Special Report: The Innocence Epidemic | Death Penalty Information Center
[11] https://www.theguardian.com/world/2012/may/15/carlos-texas-innocent-man-death
[12] https://deathpenaltyinfo.org/policy-issues/innocence/executed-but-possibly-innocent
[13] https://innocenceproject.org/cases/marcellus-williams/
[14] David Baldus and the Legacy of McCleskey v. Kemp
[15] Race | Death Penalty Information Center
[16] Race and the Jury
[17] Peculiar Institution: America’s Death Penalty in an Age of Abolition on JSTOR
[18] Criminal Justice Debt Problems
[19] Troy Davis and the Quest for Justice – Harvard Law School | Harvard Law School
[20] Fact check: Is the death penalty more expensive than life in prison? – Ballotpedia
[21] The Death Penalty vs. Life Incarceration: A Financial Analysis (researchgate.net)
[22] https://digitalcommons.du.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1020&context=crimlawrev
[23] Deterrence and the Death Penalty | The National Academies Press
[24] Conservatives Concerned About the Death Penalty
[25] The-Right-Way-Online.pdf (conservativesconcerned.org)
[26] https://news.gallup.com/poll/513806/new-low-say-death-penalty-fairly-applied.aspx