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Portrait de Raphaël Chenuil-Hazan et Robert Badinter
Robert Badinter et Raphaël Chenuil-Hazan

Comment Robert Badinter est-il entré en lien avec ECPM ?

Entre l’abolition en France en 1981 et le début des années 2000, peu de chose étaient entreprises sur le front de l’abolition. Seul, le Conseil de l’Europe portait réellement la voix abolitionniste au niveau international et évidemment plutôt dans l’espace européen, en particulier auprès des pays d’Europe de l’Est qui sortaient tout juste de l’influence soviétique avec la chute du mur de Berlin. Avec la naissance d’ECPM le 10 octobre 2000, au travers une campagne française et internationale autour de la peine de mort aux USA et une pétition qui avait réuni plus de 500.000 signatures, Robert Badinter s’est tout de suite rapproché d’ECPM pour en devenir un soutien indéfectible. Il aura été de nos premiers rassemblements ou du 1er Congrès mondial à Strasbourg en 2001.

Robert Badinter lors d’un Congrès mondial contre la peine de mort

Quel a été son impact sur le mouvement abolitionniste mondial ?

Robert Badinter avait l’habitude de rappeler que l’abolition même si elle émane d’une décision politique courageuse, elle ne peut advenir sans l’action résolue de la société civile et des militants.

L’engagement d’ECPM à unifier et mobiliser le mouvement abolitionniste mondiale correspondait totalement à sa vision du combat pour l’abolition universelle.

Il était certes, le président d’honneur d’ECPM, mais aussi le parrain de tous les militants abolitionnistes partout dans le monde. J’ai eu l’occasion à plusieurs reprises de l’emmener avec moi en mission au Maroc, en Tunisie, au Liban ou encore au Belarus. J’ai pu mesurer l’impact et l’aura qu’il avait auprès de publics si variés. Ici, un avocat transit d’admiration, là un ministre si respectueux et connaisseur de son parcours unique, ou encore des militants si enthousiastes demandant des signatures de ses livres ou un autographe tel un groupie.

Robert Badinter auprès d’ECPM

Je me rappelle, par exemple, ces jeunes avocats marocains faisant la queue pour pouvoir juste lui serrer la main et lui exprimer leur admiration. Il se trouve que j’ai un jour déjeuné avec l’ancien président tchadien, Idriss Deby, quand nous négocions avec lui et son ministre de la justice l’abolition au Tchad. Une grande partie de notre discussion porta sur 1981 et Robert Badinter, car il se trouvait justement en France à cette date. Il était un ami intime de l’ancien juge de la Cour suprême des États-Unis, Stephen Breyer. Encore tout dernièrement, il y a quelques mois au Japon et en Corée du Sud, j’ai été impressionné par le nombre de personnes qui m’ont parlé de lui d’avocats illustres ou de parlementaires. Il était pour toutes et tous un modèle unique.

Portrait de Robert Badinter
Badinter, « une boussole dans le brouillard » – Prison Insider

L’ancien ministre de la Justice raconté par Raphaël Chenuil-Hazan, directeur d’Ensemble contre la peine de mort (ECPM) et ami.

Comment votre amitié a-t-elle évoluée au fil du temps ?

En devenant directeur général d’ECPM en 2009, ma première tâche aura été d’aller me présenter à Robert dans son appartement près du jardin du Luxembourg. Dès cette première rencontre, nous avons réussi à créer un lien fraternel nécessaire au développement d’ECPM et de notre combat pour l’abolition mondiale. Nous partagions notre amour de la République et de la laïcité, nous nous sommes tout de suite plu. À partir de ce jour, nous nous sommes vus tous les deux mois (ou plus) pour faire le point des actions d’ECPM et aborder avec lui des stratégies et des ambitions à avoir. Il écoutait, il échangeait, il partageait dans une humilité incroyable pour l’homme qu’il était au regard de son expérience de terrain et d’action de tant d’années.

Au-delà notre engagement, tant de choses nous réunissait. Je crois avoir réussi durant ces 16 années à le côtoyer quotidiennement, à avoir créé une relation de confiance forte et incroyable. Il était devenu un vrai ami, pour qui j’avais évidement de l’admiration mais aussi de la fraternité. Dans les derniers mois de sa vie, il était très inquiet de la situation du monde, de la montée extraordinaire de l’antisémitisme, des reculs sur le front des droits de l’homme partout. Nous nous sommes beaucoup vu et durant de longues heures malgré sa fatigue. Cette angoisse, l’amenait à me questionner sur mille et un sujet de l’actualité brulante pour prendre le pouls de la société dans laquelle il vivait, mais du fait de son grand âge, se sentait parfois en décalage. Il ne sortait plus beaucoup et bien sûr n’avait pas de réseaux sociaux. Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir un avis aiguisé et juste sur le sujet. Il était très clairement pour moi, devenu un « père » si ce n’est spirituel, militant et intellectuel.

Que nous dit son héritage dans le monde d’aujourd’hui ?

Nous sommes les « enfants abolitionnistes » de Robert Badinter. ECPM continue le combat de Robert pour une abolition universelle totale. Cet internationalisme se fonde dans l’idée que l’abolition de la peine de mort se situe au même niveau que l’abolition de l’esclavage, de la torture ou d’autres combats fondamentaux comme la lutte pour l’égalité hommes-femmes ou contre le colonialisme.

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Sunny Jacobs aux Rencontres d'ECPM

« En tant qu’activiste, lorsque la journée est terminée et que vous avez fait tout ce que vous pouviez, allez jardiner, prenez-soin de vous, reposez-vous. » Voici ce que nous disait Sunny Jacobs, en visite à Paris, il y a encore quelques mois.

Très chère Sunny, après des années de combat contre la peine de mort, à ton tour de te reposer.  Au nom de toute la communauté abolitionniste, de chaque jeune personne avec qui tu as pris le temps d’échanger, de rassurer, de convaincre, MERCI !

Ta gentillesse, ton sourire et tes encouragements nous marqueront à jamais mais ton exemple et ton histoire, nous inspireront toujours. 🌻

Portrait de Pedram Madani
Pedram Madani · © Keyvan Mohtadi

« Il est des jours que l’on n’écrit qu’avec des larmes. » 

Ce matin (28 mai 2025), Pedram Madani s’en est allé, emporté par un régime sans honneur. Un innocent de plus, drapé de fausses trahisons, jeté dans la poussière. 

C’est une douleur immense pour tous ceux qui l’aimaient, et une perte amère pour le monde, privé d’un homme qui lui rappelait ce qu’est la grandeur. Car Pedram, n’était pas qu’un simple prisonnier politique, une victime parmi tant d’autres, le bouc émissaire d’un pouvoir dément. 

Il était mon maître de menuiserie, mon compagnon d’âme, mon refuge. Celui qui savait faire renaître mon sourire. Il m’a enseigné l’art d’être un homme, a tracé devant moi les sentiers de la vertu, du courage, de la dignité. 

Il incarnait la force pure, celle qui soutient, qui jamais ne faillit. Une seule fois ses larmes ont coulé – pour son père qu’il n’a jamais pu honorer. Même ce dernier adieu, les démons le lui ont volé. Trop dangereux, disaient-ils. Comme je les comprends. Leur noirceur n’aurait pu soutenir l’éclat de sa bonté. 

Il était cette rare bonté sans jugement, offerte même à ceux qui n’en étaient pas dignes. Toujours prêt à tendre la main, même à ses bourreaux, comme à des frères égarés. À l’injustice, il offrait la grâce. À la haine, le pardon. Car Pedram n’était pas d’ici. Il était de ces êtres venus pour nous éclairer, partageant un temps notre exil, avant de repartir vers la source de sa lumière. 

Il était mon père, mon guide, mon port d’attache, mon frère. 

Égoïstement, je rêvais de le garder pour moi seul. Pourtant, combien j’aurais voulu que vous puissiez croiser son éclat au milieu de nos ombres, sentir la puissance de son être, la paix qu’il inspirait, la tendresse de son regard. 

Quel privilège, mon frère. Quel honneur d’avoir marché à tes côtés, partagé un peu de ton fardeau, de porter ton histoire dans la mienne. Comme ta seule rencontre suffit à donner un sens à mes blessures. 

Si seulement tu avais pu voir le soulèvement de tous ceux qui t’aimaient, cette humanité dressée pour te porter secours. De Téhéran à Washington, de Paris à Montréal, de Londres à Melbourne, de Madrid à Oslo. Comme j’aurais aimé que tu saches combien nous avons cherché à te mériter. 

Mais sois sans crainte. Nous ne les laisserons pas profaner ta mémoire. Ton visage s’est effacé du monde, mais il rayonne toujours dans nos cœurs. Nous sommes les gardiens de ton héritage, et nous veillerons à ce qu’il vive au-delà de nous. 

Adieu, mon ami.  

Louis Arnaud 

Louis Arnaud · © Valentin Casanova, France 3 Bourgogne

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Thumbnail infographics - The death penalty in Iran (2024)
Infographie – la peine de mort en Iran (2024)
Pete Ouko au Congrès régional d'Abidjan en 2018
Pete Ouko au Congrès régional d’Abidjan en 2018 · © Christophe Meireis

L’histoire de Pete Ouko

D’abord arrêté en 1998 puis condamné à mort en 2001 à l’âge de 31 ans pour le meurtre de sa femme, un crime qu’il a toujours nié, Pete Ouko a passé près de deux décennies derrière les barreaux, dont une grande partie dans des conditions inhumaines dans le couloir de la mort kenyan, partageant une cellule de 2 mètres sur 2,5 avec 13 autres détenus.

Voyant sa peine commuée en 2007, il a finalement été libéré en 2016. Depuis la prison où il était détenu, Pete a été diplômé en droit de l’Université de Londres et le fondateur de Crime Si Poa, une organisation qui œuvre à la prévention de la criminalité et à la réinsertion des jeunes en conflit avec la loi.

Pete se bat également pour connaître la vérité sur la disparition de sa femme, et milite pour l’abolition de la peine de mort au Kenya, où 120 personnes se trouvaient encore dans les couloirs de la mort en 2023. Son histoire illustre les dysfonctionnements du système pénal kenyan et les injustices qui en découlent.

La peine de mort en droit et en pratique au Kenya

Genève : Participation à la 58e session du Conseil des droits de l’Homme

Mission de plaidoyer à Genève lors de la 58e session du Conseil des droits de l'Homme en 2025
De gauche à droite : Marie-Lina Pérez (Responsable Afrique-Asie à ECPM), Raphaël Chenuil-Hazan (Directeur général d’ECPM), Honorable Christelle Vuanga (Présidente du Réseau des parlementaires congolais contre la peine de mort), Mahmood Amiry-Moghaddam (Directeur de l’ONG Iran Human Rights), Pete Ouko et Julia Bourbon-Fernandez (Responsable MONA à ECPM)

Pete Ouko a commencé son séjour par une participation à la 58e session du Conseil des droits de l’Homme à Genève, lors d’un side event organisé par ECPM, Culture pour la Paix et la Justice (CPJ) et Iran Human Rights (IHRNGO) intitulé « La peine de mort et l’examen périodique universel ». Aux côtés de Mahmood Amiry-Moghaddam (Directeur de l’ONG Iran Human Rights), Honorable Christelle Vuanga (Présidente du Réseau des parlementaires congolais contre la peine de mort, RDC) et Raphaël Chenuil-Hazan (Directeur général d’ECPM), Pete a contribué à une réflexion collective sur la peine de mort et son traitement dans les cycles de l’Examen périodique universel (EPU).

Cet événement a réuni une quarantaine de participant·es, dont des représentant·es d’une quinzaine de missions diplomatiques. Une occasion importante de porter la voix des personnes directement concernées par la peine capitale dans les instances internationales.

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Paris : Conférence à la Clinique Juridique de la Sorbonne et interventions en milieu scolaire

Arrivé à Paris, Pete est intervenu à l’université de la Sorbonne, avec Marie-Lina Pérez, Responsable Afrique-Asie chez ECPM, lors d’une conférence co-organisée avec le pôle droit pénal de la Clinique Juridique de la faculté de Droit, grâce à Gabriel Venosino, bénévole chez ECPM et co-président du pôle droit pénal de la Clinique Juridique. Ensemble, ils ont dressé un état des lieux de la peine de mort dans le monde, en mettant l’accent sur les dynamiques africaines et plus particulièrement sur la situation du Kenya. Devant les étudiant·es, Pete a livré un témoignage bouleversant, déclenchant de nombreux échanges.

Parallèlement, il a participé à plusieurs interventions scolaires en Île-de-France et en Normandie, notamment dans les lycées de Domont et d’Hérouville-Saint-Clair, ainsi qu’à une intervention devant une quarantaine de volontaires en service civique à Unis Cité Paris. Ces rencontres ont permis à une centaine de lycéen·nes de découvrir la réalité de la peine de mort à travers un témoignage concret, mais aussi d’échanger sur les thématiques des droits humains, de la justice et de la réinsertion. À travers ces discussions, Pete a su capter l’attention des jeunes et montrer que l’engagement citoyen peut réellement changer les choses.

Pete Ouko en intervention scolaire en Île-de-France, 2025

Rouen : Rencontre citoyenne du « Prix Liberté » devant 120 lycéen.nes normand.es

Le 1er avril, c’est au sein de l’université de Mont-Saint-Aignan, en Normandie, que Pete est intervenu devant 120 élèves des lycées de Rouen. Cette rencontre a été organisée dans le cadre d’un double événement combinant une rencontre citoyenne mise en place par l’association Culture et Nature en partenariat avec la Région Normandie et d’un événement vote Prix Liberté co-organisé avec l’Institut International des Droits de l’Homme et de la Paix.

Cet évènement a été fort en émotions avec une intervention musicale des élèves et des temps d’échanges enrichissants.

Le « Prix Liberté » : qu’est-ce que c’est ?

Le Prix Liberté invite les jeunes de 15 à 25 ans en France et dans le monde entier, à désigner chaque année une personne ou une organisation engagée dans un combat exemplaire en faveur de la liberté.

Lyon : Un message d’espoir au Lycée Jean-Paul Sartre de Bron et à l’Université catholique dans le cadre de deux évènements vote « Prix Liberté »

Pete Ouko en intervention à l'Université catholique de Lyon, 2025
Pete devant les étudiant.es de l’Université catholique de Lyon · © Équipe de communication de l’Institut des droits de l’Homme de Lyon

Le séjour de Pete s’est achevé à Lyon, d’abord au Lycée Jean-Paul Sartre à Bron, devant 80 lycéen.nes dans le cadre d’un évènement votre Prix Liberté. Dans un second temps, dans le cadre d’un autre événement vote Prix Liberté, co-organisé par ECPM et l’Institut des Droits de l’Homme de Lyon pour célébrer les 40 ans de l’Institut des droits de l’Homme de Lyon. Devant un public de 150 jeunes, principalement des étudiant.es de l’université, venu·es voter pour le.a lauréat.e 2025, Pete a livré un témoignage émouvant sur son parcours.

En quoi consiste les évènements vote « Prix Liberté » ?

Dans le cadre des différentes phases de vote 2025, les événements Vote rassemblent plusieurs centaines de jeunes, à travers la France et dans d’autres pays. Ces événements permettent aux jeunes de rencontrer un grand témoin incarnant un combat pour les droits et libertés et de découvrir les combats des trois nommé.es pour le Prix Liberté et voter pour déterminer le.la lauréat.e 2025. Ce projet est porté par l’Institut International des Droits de l’Homme et de la Paix de Caen, partenaire de longue date du programme d’Éducation d’ECPM.

Pete a été invité en tant que témoin d’événements vote du Prix Liberté, pour partager son histoire et son combat pour l’abolition universelle de la peine de mort dans le monde, notamment au Kenya.

Ces événements comprenaient également une présentation par Laure Boukabza, Responsable du programme Éducation chez ECPM, sur l’état des lieux de la peine de mort en France et dans le monde.

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Sunny Jacobs photographiée par Christophe Meireis
Sunny Jacobs photographiée par Christophe Meireis

L’histoire de Sunny Jacobs

Condamnée à la peine capitale à tort en 1976 en Floride, Sunny Jacobs a passé 17 ans en prison, dont 5 ans dans les couloirs de la mort. À cette époque, étant la seule femme dans le couloir de la mort dans tous les États-Unis. N’existant pas de couloir de la mort pour les femmes, Sunny s’est retrouvée complètement isolée des autres détenu·es dans une prison sous haute sécurité, ce qui a rendu ses conditions de détention extrêmement difficiles. Son époux, Jesse Tafero, lui aussi condamné à mort à tort, a été exécuté en 1990.

Elle a été libérée en 1992 et rencontrera Peter Pringle en 1998, ancien condamné à mort lui aussi, avec qui elle fondera en 2018 le Sunny Center, un centre de soutien et de réhabilitation d’ancien·nes détenu·es en Irlande. Sunny est revenue sur son parcours au micro d’ECPM :

Strasbourg : intervention orale de Sunny Jacobs au Conseil de l’Europe

Lors de son arrivée à Strasbourg, Sunny Jacobs a participé à une discussion thématique du Comité des Ministres sur l’abolition de la peine de mort. Ce débat se tient de manière semestrielle et donne lieu à une série de décisions de la part du Comité.

Aux côtés de Sunny, sont aussi intervenu.es Mme Marta Santos Païs, Commissaire de la Commission internationale contre la peine de mort (Commission de Madrid) ; et M. Richard Sédillot, avocat défenseur des condamnés à mort dans le monde et membre du comité administratif d’ECPM.

Les Rencontres d’ECPM : un moment associatif fort

Les Rencontres d'ECPM avec Sunny Jacobs - 2025
Les Rencontres d'ECPM avec Sunny Jacobs - 2025

Le jeudi 13 mars, ECPM a eu l’honneur d’accueillir Sunny Jacobs dans ses locaux à Paris pour une seconde édition des rencontres d’ECPM. À cette occasion, elle a partagé son témoignage émouvant, devant près de 30 personnes. Les participant.es ont pu poser leurs questions et poursuivre la conversation à l’issue du témoignage : quelles sont les failles du système judiciaire nord-américain qui mènent à une telle injustice ? Quels challenges et obstacles Sunny a-t-elle rencontré lors de sa réinsertion ?

Paris : intervention en milieu scolaire

Enfin, c’est au sein du collège Lucie et Raymond Aubrac que Sunny a clôturé cette semaine d’échange et de rencontres. Accompagnée de l’équipe d’Éducation d’ECPM, elle a délivré son témoignage une seconde fois, devant deux classes de 4e, ainsi que quelques élèves ULIS. L’échange a duré plus longtemps que prévu dû à la grande curiosité des jeunes présent.es et à la forte volonté de Sunny de sensibiliser la jeunesse aux questions d’activisme. Les élèves avaient été sensibilisé.es en amont à la thématique de la peine de mort, à travers les interventions de l’équipe d’Éducation d’ECPM.

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Portrait du rappeur iranien Saman Yasin
Portrait de Saman Yasin

J’ai été témoin à plusieurs reprises de répressions brutales et de passages à tabac dans les rues de ma ville. Sous mes yeux, les forces de sécurité ont attaqué des gens avec des matraques, des balles réelles, des fusils à plomb et des gaz lacrymogènes. J’ai vu de jeunes femmes traînées sur le trottoir par les cheveux, traitées d’une manière que même une force d’occupation n’infligerait pas aux citoyens d’un pays conquis. Les seuls à leur venir en aide étaient d’autres jeunes hommes et femmes qui se trouvaient à proximité. Naturellement, ils ont eux aussi été battus et plus tard qualifiés d’émeutiers, de rebelles ou de « corrupteurs sur terre », jetés en prison et condamnés à de longues peines, voire à la peine capitale.

Pour que vous sachiez ce qui arrive à nos jeunes en prison, je vais partager une petite partie de mon expérience là-bas.

Mon intention n’est pas de me présenter comme un héros, mais de raconter ce qui se passe en prison, ce que j’y ai vécu moi-même. Être condamné à mort a eu des effets psychologiques dévastateurs sur moi et ma famille. L’une de ces conséquences a été que ma femme, enceinte, a perdu notre enfant, en état de choc. Plus tard, nous nous sommes séparés. Et ce n’était là qu’une des conséquences mineures d’une condamnation à mort pour ceux qui sont à l’extérieur.

Mon intention n’est pas de me présenter comme un héros, mais de raconter ce qui se passe en prison, ce que j’y ai vécu moi-même.

Mais à l’intérieur de la prison, c’était un autre monde. Lors d’un interrogatoire, pour me faire avouer quelque chose, ils m’ont enfoncé un stylo dans le nez si violemment que j’ai perdu connaissance. Quand je suis revenu à moi, tout était couvert de sang autour de moi. Une autre fois, ils m’ont fait descendre un escalier les yeux bandés. L’un d’eux m’a donné un violent coup de pied dans le dos, me faisant tomber.

Une autre fois, vers 5 heures du matin, ils m’ont appelé par mon nom, m’ont dit de rassembler mes affaires et m’ont emmené dehors. Il neigeait et il faisait un froid glacial. Ils m’ont fait monter dans une Peugeot 504 et m’ont conduit à un endroit où se trouvaient des escaliers métalliques. À l’intérieur d’une pièce, ils ont soudainement jeté un nœud coulant autour de mon cou.

L’un d’eux a dit : « Repens-toi, comme ça tu n’iras pas en enfer. » J’étais tellement paralysé par la peur et le stress que j’étais prêt à tout pour en finir rapidement. Mon seul souhait à ce moment-là était d’être exécuté le plus vite possible, d’être libéré de cet enfer. Pendant environ quinze minutes, ils ont resserré le nœud coulant petit à petit. L’un d’eux a dit : « Nouez-le par le côté pour qu’il ne souffre pas trop, c’est un bon gars. » Puis, soudain, un téléphone a sonné. Quelqu’un a répondu et a dit : « Arrêtez. Hajji dit d’attendre. » Quand ils m’ont finalement retiré du tabouret, mes jambes n’ont pas tenu. Je ne pouvais même pas marcher. Plus tard, j’ai appris que cela s’appelait une exécution simulée.

Plus tard, j’ai appris que cela s’appelait une exécution simulée.

Ce ne sont là que quelques-unes des choses que j’ai subies. Les mêmes horreurs sont infligées à nos jeunes en prison – et aux gens dans la rue – chaque jour, de différentes manières. On peut soit détourner le regard et passer à côté de tout cela, auquel cas on ne sait pas ce qu’il reste de son humanité, soit faire tout ce qui est en son pouvoir pour soutenir ses compatriotes qui souffrent.

J’étais l’un de ces jeunes qui ne pouvaient rester indifférents à ces atrocités.

Le moins que je pouvais faire était d’amplifier la voix des opprimés, ce que j’ai fait à travers mes chansons de protestation. Oui, c’était mon seul crime, la raison pour laquelle ils m’ont qualifié d’émeutier, de rebelle, d’ennemi de Dieu, et m’ont traîné en prison. Ils m’ont battu, m’ont cassé le nez et m’ont soumis à une fausse exécution, tout cela parce que je voulais que le monde entende cette souffrance.

Le moins que je pouvais faire était d’amplifier la voix des opprimés, ce que j’ai fait à travers mes chansons de protestation.

Après tout, je n’étais qu’un rappeur. Je doute qu’un autre chanteur ou rappeur ait jamais été condamné à une peine aussi sévère. Et peut-être que pour les gens des sociétés civilisées, il est inimaginable que quelqu’un puisse être enchaîné et emprisonné simplement pour sa musique, pour des chansons qui font écho à la douleur de son peuple.

Alors, lisez ce bref récit et imaginez par vous-mêmes toute l’histoire.

Regardez ce qu’ils font à nos travailleurs, à nos enseignants et à nos retraités, à nos jeunes hommes et femmes, à nos infirmières, à nos étudiants et à nos professeurs. Quel crime ont-ils commis si ce n’est celui d’avoir revendiqué leurs droits les plus fondamentaux ? Sont-ils les soi-disant émeutiers et ennemis de l’État ? Ou sont-ils dans la rue précisément pour réclamer la sécurité de l’emploi, des droits légaux et une vie digne ?

Au cours des deux dernières années, ils m’ont fait passer de prison en prison. Mais aucun mot ne peut décrire pleinement ce que j’ai vu. Comment décrire l’attente de l’exécution de ses amis et de ses proches ?

J’ai vu à maintes reprises mes codétenus être conduits à la potence. Dans le quartier sécurisé de la prison de Ghezel Hesar, la porte de la cellule s’ouvrait sur le couloir, puis sur une petite cour fermée de trois mètres sur trois, qui menait à une autre cour. C’est dans cette deuxième cour que les prisonniers étaient emmenés pour être exécutés. Le bruit de cette porte qui s’ouvrait était le bruit de la mort. Nous l’avons entendu à maintes reprises.

Je l’ai entendu quand ils ont emmené Qasem et Ayyub.

Je l’ai entendu quand ils ont emmené Khosrow et Mohammad Qobadlou.

Je l’ai entendu quand ils ont emmené Mohsen Shekari.

Et nous, ceux qui sont restés, nous l’avons tous entendu quand ils ont emmené tant de nos amis et de nos proches.

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Serge Atlaoui

Une journée particulière

Le 12 février 2025

« Aujourd’hui Serge Atlaoui remettait son destin entre les mains de la justice française, mais pas uniquement le sien mais aussi celui de sa famille. Il a du se sentir plus en sécurité qu’entre les mains de la justice indonésienne qui l’a injustement condamné à mort parce qu’il est bien plus facile de condamner des étrangers pour prétendre enrayer un trafic de drogue à l’échelle mondiale, pour donner l’exemple et pour amplifier la propagande des peines « lourdes » qui n’aboutissent à rien d’autre qu’à d’immenses souffrances inutiles et des dommages collatéraux dont personne ne parle.

Une journée particulière dans une salle d’audience à Pontoise, le voir « pour de vrai » dans le box des accusés, nerveux mais presque rassuré d’être enfin là, mâchant nerveusement un chewing-gum, dans l’attente de son devenir, souriant à sa femme, Sabine, avec quelques petits gestes, un sourire tendre et sans doute la déception de ne pas revoir enfin son fils. Mais Sabine a, à juste titre, choisi de protéger cet enfant d’une exposition médiatique qui n’a rien à voir avec la relation père/fils et qui pourrait le fragiliser dans un contexte déjà incertain et déstabilisant. Dans cet environnement, je me suis revue assistant à de nombreuses audiences avec et pour Hank, et je me suis remémoré ces moments d’espoir fou, d’attente et d’angoisse aussi. Tout ce que les femmes de condamnés à mort vivent quotidiennement dans la solitude et l’indifférence générale.

Cette journée a été pour moi un méli-mélo de grande joie et de tristesse. Je sais que si Hank avait été vivant, il se serait sincèrement réjouit du retour de Serge en France avec l’espoir qu’il retrouve enfin les siens après toutes ces années si dures et si loin. Il est difficile de mettre des mots sur ces années d’attente, d’angoisse, de déception, ce sentiment d’impuissance qui finit par se transformer en culpabilité, ne pas faire assez, ne faire assez bien ou assez vite. Pourtant la vie des femmes de condamnés à mort se conjuguent avec le stress et l’indifférence et c’est ce qui reste le plus dur à gérer parce que le quotidien, lui, défile comme si de rien n’était alors que l’autre souffre loin, si loin qu’il en oublie ce que vivent ses proches. Au fil du temps, les attentes de condamnés à mort sont de plus en plus déconnectées de la réalité de leurs proches dans le monde « libre ». Leurs exigences et leurs attentes sont de plus en plus difficiles à gérer et à digérer. Mais il faut tenir, il n’y a pas le choix parce qu’il n’est pas envisageable de baisser les bras face à la peine de mort, cette ignominie que de nombreux politiques s’approprient comme la solution miracle à la criminalité dont ils nourrissent leur propagande nauséabonde.

Lors de cette audience, nous avons entendu parler de droit et de lois, mais comme d’habitude rien pour les invisibles qui se battent en silence et ça m’a un peu fendu le cœur de constater que cette donnée-là n’est jamais prise en compte et que globalement tout le monde s’en moque.

Mais avant tout, c’est la vie qui compte. Alors aujourd’hui quand je regardais Serge dans son box derrière une vitre, je pensais à Hank, à tout ce qui nous a été volé, à toute la souffrance qu’il a endurée et à la fin tellement injuste de sa vie. Néanmoins, j’ai un énorme sourire au cœur parce que Serge est aujourd’hui en France, qu’enfin il va peut-être bénéficier d’une justice digne de ce nom, qu’il va pouvoir partager de nombreuses expériences avec son fils et sa femme après tant d’années de sacrifices réciproques.

Aujourd’hui était une journée particulière, d’espoir dans un monde sans dessus-dessous où l’humanité semble avoir perdu tous ses repères.

Alors Serge, Sabine, Yacine, tenez-bon parce que vous tenez enfin le bon bout de la vie et la joie d’être ensemble.

Je pense à vous ce soir avec le cœur plein d’espoir. »

Sandrine Ageorges-Skinner, militante abolitionniste engagée depuis son plus jeune âge, est également administratrice d’Ensemble contre la peine de mort (ECPM)
Plaidoyer
février 2025
Après avoir passé deux décennies dans les prisons indonésiennes dont près de 18 ans dans…
Laura et Shannon Agofsky – Illustration par artchangesfate

Laura, militante engagée auprès de la Coalition allemande contre la peine de mort a donc accepté de répondre aux questions d’ECPM pour expliquer la situation de son mari et donner leur point de vue.

De condamné à sa peine commuée : Le paradoxe du cas de Shannon

La situation de Shannon est à la fois complexe et tragique. Initialement condamné pour vol dans une banque et meurtre — des accusations qu’il nie avec véhémence — il a été condamné à mort, ce qui lui laissait peu de chances de prouver son innocence. Faute de moyens financiers pour obtenir une représentation légale adéquate, il se résigna à passer le reste de sa vie derrière les barreaux. Paradoxalement, ce n’est qu’après avoir tué quelqu’un en légitime défense que Shannon a obtenu des avocats commis d’office et un financement, non seulement pour assurer sa défense sur sa condamnation à mort, mais aussi pour la révision de sa condamnation initiale. Cependant, un dernier retournement de situation a eu lieu lorsque le président Biden a commué sa peine de mort en réclusion à perpétuité. Cette commutation, loin de lui apporter un soulagement, entrave désormais sa capacité à rouvrir ses appels et à présenter des preuves cruciales en sa défense.

De sa propre voix : Le témoignage de Laura sur le cas de Shannon et la peine de mort

Comment avez-vous réagi, vous et votre mari, à la nouvelles de la commutation ?

Malgré les efforts des abolitionnistes et leurs demandes inlassables au président Biden, lui demandant de commuer toutes les condamnations à mort fédérales, ni mon mari ni moi ne nous attendions à ce qu’il fasse quoi que ce soit. En raison de ses actions passées au cours de sa carrière politique, qui étaient plutôt favorables à la peine de mort, nous avons supposé qu’il ne changerait pas de cap malgré ses promesses de campagne.

« Aussi, lorsque nous avons appris la commutation de peine, nous n’avions aucune raison de nous réjouir – au contraire, nous avions l’impression que c’était la pire chose qui aurait pu nous arriver à ce moment-là.« 

En tant que militante contre la peine de mort, j’avais bien sûr espéré que le president Biden commuerait les peines de mort des prisonniers qui en feraient la demande. Mon mari ne l’a jamais demandé, et il avait de bonnes raisons de ne pas le faire, car le fait de n’être condamné « qu’à » la perpétuité, limite ses chances de rouvrir ses dossiers. La nouvelle du 23 décembre nous a donc frappés de plein fouet. Il a appris la commutation de sa condamnation à mort en regardant les informations à la télévison et m’a appelé dès qu’il a pu ce jour-là. Lorsqu’il m’a raconté ce qu’il s’était passé et les effets qu’il pensait que la commutation aurait, j’ai eu l’impression que notre monde s’écroulait.

Depuis que nous avons entamé une correspondance en 2012, nous avions bon espoir qu’il ait un jour l’occasion de prouver son innocence devant un tribunal. De nouvelles preuves importantes ont été découvertes, et tout ce dont il a besoin, c’est d’avoir l’occasion de les présenter. Le système judiciaire américain étant ce qu’il est, il était évident que ce ne serait pas un voyage facile, mais une bataille longue et difficile. Toutefois, des progrès ont été réalisés en ce qui concerne ses appels en cours, qui étaient directement liés à la condamnation à mort dont il faisait l’objet jusqu’à présent. La commutation de sa peine a mis en péril ses appels.

Aussi, lorsque nous avons appris la commutation de peine, nous n’avions aucune raison de nous réjouir – au contraire, nous avions l’impression que c’était la pire chose qui aurait pu nous arriver à ce moment-là.

Plaidoyer
janvier 2025
Dans un acte de justice et de clémence, le président Biden a commué la quasi-totalité…

Qu’est-ce que cela signifie pour lui ?

Notre principale préoccupation était que Shannon perde le financement de ses appels dans l’affaire initiale qui l’a conduit en prison et dans l’affaire du Texas, où il a été condamné à la peine de mort. C’est assez paradoxal. Lorsqu’il a été condamné pour vol de banque et meurtre – qu’il n’a pas commis – il n’y avait aucun espoir qu’il ait un jour la possibilité de prouver son innocence. Il n’avait pas d’argent pour payer des avocats et s’attendait donc à mourir en prison.

Ce n’est qu’après avoir tué quelqu’un (en état de légitime défense) et avoir été condamné à mort qu’il a pu bénéficier d’avocats commis d’office et d’un financement, non seulement pour l’affaire de la peine de mort, mais aussi pour l’affaire de la banque d’origine. Après la commutation de sa peine de mort, nous avons craint qu’il ne perde ses avocats et son financement, ce qui aurait mis fin à ses appels en cours.

Cependant, sa tentative de refuser la commutation a fait comprendre aux personnes travaillant sur son dossier à quel point l’affaire initiale était importante, et ils ont obtenu un financement. Ainsi, même s’il a perdu son combat pour refuser la commutation et même si cela lui enlève une partie de sa capacité à contester certaines questions dans ses appels, il a réussi l’un des aspects les plus importants: assurer un soutien continu pour défendre l’affaire initiale. Par conséquent, la situation juridique dans laquelle il se trouve actuellement n’est pas aussi grave que nous le craignions initialement.

En dépit des implications juridiques, la commutation a également une incidence directe sur sa situation en matière de logement. Bien que de nouvelles rumeurs circulent presque quotidiennement sur l’endroit où seront logés les 37 prisonniers dont la peine de mort a été commuée, il est très probable que Shannon sera envoyé à la prison supermax ADX de Florence, dans le Colorado. « Nous devrons attendre et voir » est probablement la phrase que nous avons utilisée le plus souvent au cours des dernières semaines. Il y a tellement de choses que nous ignorons sur ce que seront les prochaines semaines et les prochains mois et sur les circonstances dans lesquelles il sera détenu. Nous vivons donc au jour le jour, car il est impossible de prédire ce qui se passera, à quelle fréquence et par quels canaux nous pourrons rester en contact, et si je pourrai lui rendre visite dans la prison où il sera envoyé.

« Nous vivons donc au jour le jour, car il est impossible de prédire ce qui se passera, à quelle fréquence et par quels canaux nous pourrons rester en contact, et si je pourrai lui rendre visite dans la prison où il sera envoyé.« 

L’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche va-t-elle changer la donne pour les condamnés à mort aux États-Unis ?

Cette question se pose sous deux angles. Tout d’abord, la manière dont elle affecte les cas de peine de mort en général. M. Trump a clairement indiqué qu’il souhaitait intensifier les poursuites relatives à la peine de mort et élargir le champ d’application de cette peine, comme il l’a déclaré dans son décret du 20 janvier 2025. Cela aura des répercussions sur de nombreuses affaires à venir, et même sur certaines affaires en cours. L’affaire Barrett, dans l’Oklahoma, en est un bon exemple. Kenneth Eugene Barrett a vu son procès annulé, pour une nouvelle détermination de la peine. L’administration Biden ne les autorisait pas à demander à nouveau la peine de mort, ce qui le mettait à l’abri.  Mais à l’époque où Biden a procédé à ses commutations, Barrett n’était techniquement pas condamné à mort et ne pouvait donc pas être commué, même s’il était dans le couloir de la mort fédéral depuis des années. L’accusation savait que si elle retardait sa condamnation, elle pourrait obtenir une nouvelle autorisation, et c’est donc ce qu’elle a fait. Il est donc probable qu’il retourne bientôt dans le couloir de la mort.

Infographie – la peine de mort aux États-Unis (2024)
Les exécutions sont en déclin aux États-Unis, mais le recours à la peine capitale continue de séduire une bonne partie des Américains. Pour l’ensemble des États-Unis, l’appui à la peine de mort est passé de 80 % en 1994 à 53 % en 2023, selon les plus récents sondages de la firme Gallup.

« Il n’y a aucune raison logique à cela, si ce n’est la volonté de propagande de prétendre que les condamnés à mort sont les plus dangereux du système, et le fait que Trump est furieux de ne pas avoir pu exécuter quelqu’un.« 

En ce qui concerne l’incidence de cette décision sur les anciens condamnés à mort qui sont actuellement toujours détenus à Terre Haute, l’histoire des annulations d’affaires fédérales montre qu’il se passe toujours la même chose. Les prisonniers sont libérés dans des prisons ordinaires et poursuivent leur vie limitée. Il n’y avait aucune raison de ne pas les relâcher dans la population, puisqu’ils n’avaient pour la plupart aucune infraction à la loi sur les prisons. Les condamnés à mort ont statistiquement moins de problèmes et de violence que n’importe quel autre groupe de prisonniers.

Il devait en être de même pour la plupart des prisonniers cette fois-ci, à l’exception de ceux qui avaient commis des meurtres en prison. La paperasserie était faite, pour les envoyer dans différents endroits. Puis Trump est intervenu, et du jour au lendemain, ils ont tous été redésignés pour le supermax ADX. Il est en fait plus coûteux d’y loger les prisonniers que dans le couloir de la mort, et presque personne ne répond aux critères énoncés dans les politiques de la prison pour envoyer les gens à ADX. Mais il est probable qu’ils y seront tous envoyés, puisque c’est un président qui l’a ordonné. Il n’y a aucune raison logique à cela, si ce n’est la volonté de propagande de prétendre que les condamnés à mort sont les plus dangereux du système, et le fait que Trump est furieux de ne pas avoir pu exécuter quelqu’un.

Au-delà du verdict : un appel à la justice et à l’abolition

L’histoire de Laura — son parcours personnel et son combat aux côtés de Shannon — met en lumière les profondes failles du système de la peine de mort aux États-Unis. Ce qui semble être un acte de clémence en surface a en réalité créé de nouveaux obstacles juridiques, rendant encore plus difficile pour un homme innocent de prouver son innocence. Leur expérience renforce l’urgence de procéder à l’abolition de la peine de mort et sert de rappel puissant que la justice doit toujours privilégier l’équité et la réhabilitation.

Portrait d’Anisha Asadollahi

Anisha Asadollahi est une militante syndicaliste de 35 ans, chercheuse indépendante, écrivaine et traductrice. Elle a notamment traduit des textes de Sylvia Federici et de Nancy Fraser. Arrêtée en 2017 et en 2019, elle a été condamnée en mai 2023, avec son mari, pour collusion et propagande contre le régime. Elle a commencé à purger sa peine dans la tristement célèbre prison d’Evin à Téhéran en juillet 2023 et a continué à écrire et à s’engager dans l’activisme avec d’autres prisonnier·ères depuis lors. Son droit à bénéficier de visites de sa famille et d’appels téléphoniques a été largement limité pendant son incarcération. En juin 2024, sa peine a été réduite à trois ans et sept mois.

Non aux exécutions: une revendication absolue en termes de pensée, de volonté et d’action

Dans sa déclaration, Anisha Asadollahi écrit :

Nous sommes pleinement conscient·es de la nécessité de défendre fermement la revendication du Non aux exécutions et ses racines issues des luttes de classes. Nous considérons qu’il est de notre devoir historique de défendre pleinement ce droit progressiste, en mesurant entièrement les conséquences de cette confrontation. Nous n’oublions jamais non plus que les socialistes ont été parmi les premières cibles de l’appareil à exécutions de l’État.

Asadollahi souligne que la revendication du #No_to_Execution en Iran « doit encore être pleinement intériorisée au sein de notre société dans son ensemble, d’une manière qui ne laisse aucune place au doute… Chaque force politique doit d’abord se demander si l’exécution est un absolu pour elle. Dans quelle mesure sont-elles conscientes de la légitimité de cette position ? Nous devons interroger les exceptions, chaque force politique doit être tenue responsable devant les masses en étant questionnée. Demain, ces failles réapparaîtront-elles sous une autre forme – traître, terroriste, vengeance, etc. ? Chaque force politique doit être interrogée : si elle prévoit des exceptions, où trace-t-elle la limite ? ».

Anisha Asadollahi a été arrêtée avec son mari Keyvan Mohtadi, membre de l’Association des écrivains iraniens, dans le contexte des manifestations du 1er mai 2022, en même temps que deux militant·es syndicalistes français·es, Cécile Kohler et Jacques Paris, qui sont également détenu·es en tant qu’otages. Des militant·es sociaux iranien·nes ainsi que des institutions internationales ont exigé la libération immédiate d’Anisha Asadollahi et des deux Français·es en Iran. Son mari Keyvan Mohtadi a été libéré en septembre 2024.

En savoir plus sur la situation de la peine de mort en Iran avec notre page pays et nos rapports annuels

Iran
Iran
Rétentionniste
Serge Atlaoui, Raphaël Chenuil Hazan, Marie-Lina Pérez, Emilie Fournier, Dominique Roubert

L’idée que sa peine puisse aujourd’hui être commuée, et que son transfert puisse être ensuite ordonné, constitue un espoir considérable. Il s’agit de questions qui relèvent de la souveraineté des États et nous restons particulièrement prudents. Nous souhaitons que les autorités indonésiennes fassent droit à la demande française, alors que Serge est détenu depuis bientôt 20 ans et que son comportement en détention a toujours été irréprochable. Je salue le dialogue maintenu entre les autorités françaises et les autorités indonésiennes.

Richard Sedillot, avocat de Serge Atlaoui et porte-parole d’ECPM

En Octobre 2023, des membres de l’équipe d’ECPM avaient rendu visite au français. Serge Atlaoui avait alors exprimé toute sa gratitude envers ses soutiens en soulignant l’importance de ces derniers dans sa quête de justice. Il y a aujourd’hui au moins cinq français dans les couloirs de la mort dans le monde, notamment en Chine, en Algérie, au Maroc et en Indonésie.

Retour sur les faits

Arrivé en septembre 2005 en Indonésie et embauché comme soudeur de machines dans une usine d’acrylique à Jakarta,  Serge Atlaoui – ainsi qu’une trentaine de personnes dont un néerlandais et cinq chinois – a été arrêté en novembre 2005 à la suite d’une descente de police dans ce qui était, en fait, un laboratoire clandestin. Serge Atlaoui n’avait jamais été informé de l’usage illicite qui devait être fait de la machine sur laquelle il lui avait été demandé de travailler.

Condamné en 2006 à la réclusion criminelle à perpétuité pour trafic de drogue en première instance puis en appel, l’affaire prend un tournant radical lorsqu’en mai 2007, à l’issu du recours en cassation initié par l’accusation, Serge Atlaoui est condamné à la peine capitale. Le même sort est réservé au ressortissant néerlandais. Tous deux sont alors incarcérés sur l’ile de Nusakambangan, au sud de l’île de Java. Son collègue néerlandais décède en détention.  

En janvier 2015, le président indonésien nouvellement élu, Joko Widodo, rejette la demande de grâce présidentielle déposée par Serge Atlaoui. Le parquet général confirme ce jour-là qu’il a établi une liste de onze condamnés à mort sans préciser qui était concerné.

Le 21 avril, la Cour suprême refuse de réviser le procès de Serge Atlaoui, estimant qu’il n’y avait pas de nouveaux éléments et deux jours plus tard, « ordre est donné par les autorités indonésiennes de préparer plusieurs exécutions dont celle de Serge Atlaoui » dans les prochaines heures.

Mercredi 29 avril 2015, huit condamnés à mort sont exécutés pour trafic de drogue. Deux Australiens (Andrew Chan et Myuran Sukumaran), trois Nigérians (Sylvester Nwolise, Okwudili Oyatanze, Raheem Salami) et un Ghanéen (Martin Anderson), un Brésilien (Rodrigo Gularte) et un Indonésien (Zainal Abidin) ont été fusillés peu après minuit.

Les noms de Serge Atlaoui et Mary Jane Veloso, originaire des Philippines, ont été retirés au dernier moment de la liste des exécutions. Officiellement, Serge Atlaoui a obtenu ce sursis grâce à un dernier recours administratif déposé le 25 avril par son avocate pour contester le rejet de sa grâce présidentielle. Celui-ci sera rejeté par la Cour administrative de Jakarta.

À la suite de plusieurs changements de lieux d’incarcération, Serge Atlaoui se trouve actuellement dans la prison de Salemba, à Jakarta.

État de la peine de mort en Indonésie

Infographie – la peine de mort en Indonésie (2023)

Mobilisations et campagne ECPM

En février 2015, ECPM a initié une campagne de mobilisation internationale pour sauver Serge Atlaoui et les condamnés à mort en Indonésie.

Après un double rassemblement citoyen, organisé à Paris et à Metz le 24 mars, ECPM a lancé un appel aux dons afin de prendre en charge les frais liés à la procédure judiciaire.

Le 25 avril 2015, un rassemblement citoyen a eu lieu à Beaubourg auquel s’est joint la chanteuse franco-indonésienne Anggun, très populaire en Indonésie, qui avait écrit au président Joko Widodo l’implorant de gracier Serge Atlaoui.

La veille de la date prévue de l’exécution, les footballeurs du FC Metz ont soutenu la campagne et porté un t-shirt « Ensemble Sauvons Serge Atlaoui » avant le début de leur match contre le Paris Saint- Germain.

Les joueurs du FC Metz qui s’entrainent au Parc des Princes. Credit : THOMAS SAMSON / AFP

Sur le front médiatique, les plus grands médias nationaux ainsi que la presse régionale ont répondu présents en rendant compte des derniers développements juridiques tout en mettant en lumière les problématiques de la peine de mort en Asie et dans le reste du monde.

Mobilisation politique

Depuis l’abolition en 1981, la France est opposée à la peine de mort, en tous lieux et toutes circonstances. Par principe, elle assure travailler pour la commutation des peines de ses ressortissants condamnés à mort, par le biais du jeu diplomatique.

L’affaire de Serge Atlaoui est abordée à plusieurs reprises par les autorités françaises auprès des autorités indonésiennes dès janvier 2015, y compris au plus haut niveau.

À partir du mois d’avril, la France commence à exprimer publiquement, par la voix de Corinne Breuzé, ambassadrice de France à Jakarta, qu’il y aurait des « conséquences » sur les relations bilatérales avec l’Indonésie si Serge Atlaoui était exécuté comme prévu.

Le 22 avril, le Président François Hollande lance un appel auprès des autorités indonésiennes leur demandant de ne pas procéder à l’exécution de Serge Atlaoui. Le premier ministre, Manuel Valls, avait déjà marqué son soutien au lorrain sur Twitter : « Défendre Serge Atlaoui, c’est rappeler la ferme opposition la France à la peine de mort. ». Laurent Fabius, évoquait quant à lui « de graves dysfonctionnements de la justice indonésienne » face à laquelle Serge Atlaoui n’a « pas bénéficié du plein exercice de ses droits ».

Nouvel espoir en novembre 2024, la France a demandé officiellement son rapatriement, répondant aux déclarations des autorités indonésiennes sur le possible renvoi des prisonniers étrangers dans leur pays d’origine. Ce transfèrement pourrait enfin mettre fin à près de 20 ans de calvaire pour Serge Atlaoui.

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