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Femmes et peine de mort : la double peine

À l’occasion du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, ECPM réaffirme ses préoccupations face aux différentes problématiques et discriminations spécifiques que l’application de la peine de mort fait peser sur les femmes, qu’elles soient condamnées à mort ou proches de condamnés à mort. ECPM saisit également cette occasion pour rendre hommage à toutes les femmes engagées pour l’abolition de la peine de mort qui font preuve d’un courage exceptionnel.

Genre et peine de mort : des vies marquées par l’inégalité

Les femmes restent largement sous-représentées dans la sphère politique : selon ONU Femmes, elles sont minoritaires au sein des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Cette situation influence directement la manière dont les lois, notamment celles relatives à la peine de mort, sont rédigées et appliquées, avec des conséquences particulières pour les femmes.

Des différences de traitement fondées sur le genre s’observent dans la législation et dans la pratique : en Iran, le témoignage d’une femme vaut la moitié de celui d’un homme. Dans nombre de pays, les violences sexuelles et domestiques ne sont pas sanctionnées. En Irak, les “crimes d’honneurs” sont considérés comme des circonstances atténuantes.

Le rapport du Secrétaire Général des Nations unies sur l’application de la peine de mort paru en août 2025, souligne :

En dépit du lien entre les violences basées sur le genre et les condamnations à mort prononcées à l’encontre des femmes, de nombreux systèmes juridiques ne tiennent pas compte des circonstances liées au genre et des circonstances atténuantes dans les affaires de peine capitale impliquant des femmes.”

Les procédures pénales liées à la peine de mort tiennent rarement compte des différences de traitement fondées sur le genre, ce qui complique la collecte de données fiables. En conséquence, les mauvais traitements dont sont victimes les femmes condamnées à mort ou risquant de l’être ne peuvent être dûment qualifiés et quantifiés. Il existe pourtant des exemples de ces inégalités particulièrement significatifs à travers le monde. À Singapour, en juillet 2023, une femme a été exécutée pour infraction liée à la drogue alors que l’homme co-accusé pour les mêmes infractions a été condamné à une peine de prison à vie.

En février 2025, lors du Segment biennal de Haut niveau sur la peine de mort, M. Volker Türk, Haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’Homme, s’est dit préoccupé par la dimension sexospécifique de la peine de mort devant le Conseil des droits de l’Homme des Nations unies :

« Il est amplement prouvé que les États ne tiennent pas pleinement compte des circonstances atténuantes liées au genre lorsqu’ils condamnent des femmes à la peine de mort, y compris des antécédents de traumatismes et de violences liés au genre ».

Bien que le nombre de femmes condamnées à mort dans le monde soit inférieur à celui des hommes — elles représenteraient moins de 5 % des personnes condamnées à mort —, les tendances récentes restent préoccupantes. L’année 2025 a en effet été marquée par une augmentation effrayante des exécutions dans certains pays, notamment celles de femmes.

Si elles ne constituent pas la majorité des personnes condamnées à mort détenues, elles sont toutefois souvent touchées par l’usage de la peine de mort de manière indirecte en tant que proches d’hommes condamnées à mort, qu’elles soient mères, épouses, filles.

Il est tout à fait envisageable d’effectuer une projection numéraire si l’on considère qu’au moins deux femmes sont affectées par chaque exécution. Ainsi, en 2025, rien qu’en Iran (au moins 1500 exécutions d’hommes) et en Arabie saoudite (356 exécutions d’hommes), 3712 femmes proches de condamnées à mort auraient été affectées. 

Les difficultés spécifiques auxquelles sont confrontées les femmes proches de condamnés à mort, que ce soit dans les Etats qui observent un moratoire ou dans les Etats rétentionnistes, sont très peu documentées.

De l’inculpation à la condamnation : une multitude de discriminations

Les femmes sont confrontées à des formes croisées de discriminations et ne bénéficient pas d’un égal accès à la justice. Dans nombre de pays, la majorité des juges et des avocats demeurent des hommes.

Dans leur grande majorité, les femmes sont condamnées à mort pour des infractions qui font suite à des violences basées sur le genre dont elles ont pu être victimes, et notamment des violences domestiques aggravées.

En 2017, la Rapporteure spéciale des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires déclarait dans un rapport présenté au Conseil des droits de l’homme :

Les titulaires du mandat relatif aux exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires soutiennent depuis longtemps que l’imposition de la peine de mort est assimilable à une exécution arbitraire dans les cas où les tribunaux n’ont pas pris en considération des éléments essentiels du dossier de l’accusé. On pense logiquement à des affaires de longue histoire de violence intrafamiliale, due notamment à des modèles sociaux marqués par les inégalités entre les sexes. Les femmes qui encourent la peine capitale dans des affaires de violence au sein de la famille souffrent d’une oppression sexiste à plusieurs niveaux. Par exemple, il est extrêmement rare que la violence au sein de la famille soit retenue comme circonstance atténuante par la cour d’assises. Même dans les pays où l’imposition de la peine de mort est discrétionnaire, les juridictions négligent souvent les répercussions des violences fondées sur le genre ou les minimisent.

Il a été constaté dans nombre de parcours judiciaires de femmes que leurs circonstances atténuantes sont moins prises en compte. En effet, il existe ce préjugé genré selon lequel les femmes ne seraient pas capables d’actes de violence. De fait, si elles en commettent, elles apparaissent comme ayant transgressé leur condition et les valeurs associées à la féminité. Elles sont alors plus aisément envisagées comme des criminelles de sang-froid. Il s’agit d’un raisonnement primaire, biaisé et discriminatoire, qui bafoue leur droit à un procès équitable. Par conséquent, bien que leur représentation dans les couloirs de la mort demeure relativement bas, les femmes accusées d’infractions passibles de la peine capitale sont jugées plus sévèrement et sont donc plus susceptibles d’être condamnées à mort.

Les pays qui criminalisent sévèrement le trafic de drogue, comme ceux du Golfe et de l’Asie du Sud-Est, comptent une forte proportion de femmes dans les couloirs de la mort. Vivant souvent dans la précarité économique, les femmes sont plus susceptibles d’être impliquées aux niveaux les plus bas et les plus exposées du trafic de drogue et donc plus vulnérables à l’arrestation pour des délits connexes passibles de la peine de mort.

Extrait du dossier « Cartographie de données : les femmes dans le couloir de la mort », Coalition mondiale contre la peine de mort (2023)

Après la condamnation, des conditions de détention particulièrement discriminantes pour les femmes

L’expérience du couloir de la mort est régulièrement qualifiée de torture par les organisations internationales de défense des droits humains, en raison de la dureté des conditions de détention, de la durée de l’incarcération et de l’angoisse liée à l’attente de l’exécution.

Les femmes dans le couloir de la mort sont susceptibles de subir des violations de leurs droits fondamentaux supplémentaires dans la mesure où leurs besoins sexo-spécifiques sont rarement pris en considération, et ce pour de multiples raisons. Les lieux d’incarcération ne les protègent pas toujours des violences sexuelles et sexistes et/ou ne garantissent nécessairement un accès aux soins d’hygiène et de santé sexo-spécifiques.  Les femmes, plus que les hommes, sont susceptibles d’être exposées à des violences sexuelles en détention ; lorsqu’elles ne sont pas séparées des détenus hommes, lorsqu’elles sont gardées par des personnels pénitentiaires masculins. Elles sont aussi exposées à des conséquences différentes en cas de violences sexuelles, comme le fait d’être enceinte. 

Il est impératif de rendre visible la réalité des problématiques liées à l’application de la peine de mort pour les femmes et de lutter pour une justice intersectionnelle, considérant les multiples facteurs de discrimination qu’elles subissent.

Lutte contre les violences sexuelles et peine de mort

La question du recours à la peine de mort comme instrument de lutte contre l’impunité dans le cadre des violences sexuelles faites aux femmes constitue un enjeu à la croisée des combats abolitionniste et des droits des femmes.

Des voix s’élèvent régulièrement pour prôner l’application de la peine de mort comme solution répressive aux affaires de violence à l’égard des femmes et des filles. Par exemple, fin 2025, au Kirghizistan, des tentatives visant à réintroduire la peine de mort pour certains crimes à l’encontre des femmes et des enfants ont été menées. Les amendements envisagés dans le projet de loi ont été rejetés par la Cour constitutionnelle en décembre 2025. Actuellement, plus d’une dizaine d’États prévoient encore la peine de mort pour viol, qui pourtant ne permet pas de s’attaquer aux causes profondes des violences sexuelles et sexistes, de la culture du viol ni aux obstacles à l’accès effectif des victimes à la justice.

Les femmes engagées pour l’abolition de la peine de mort 

Qu’elles soient ministres, parlementaires, représentantes d’instances nationales des droits de l’Homme, magistrates, avocates, ou défenseuses des droits humains, les femmes doivent faire face à des obstacles additionnels dans leur engagement pour l’abolition de la peine de mort. Elles sont parfois la cible de messages insultants sur les réseaux sociaux mais peuvent également dans certains pays être arrêtées et sont exposées à des violences sexo-spécifiques diverses. 

Pour en savoir plus

Témoignage
janvier 2025
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