Témoignage – Dans la prison de Makala : 19 années sans destin


31 janvier 2020

Il faut se démunir de tout appareil électronique pour pénétrer en règle au sein de la prison centrale de Makala, à Kinshasa. Qu’importe, car aujourd’hui c’est un livre que nous venons présenter aux prisonniers et aux responsables, rencontrés quelques mois auparavant dans le cadre de notre enquête sur les conditions de détention des condamnés à mort en République démocratique du Congo (RDC).

 

Désormais publié, « Vers une mort en silence » est voué à porter haut et fort la voix de ces condamnés oubliés dans des conditions de vie inhumaines, et faire bouger les lignes de la justice du pays. Au cours de cette visite, Jojo M., condamné à mort depuis 19 ans, nous raconte ses années latentes.

Nous n’avons pas le droit d’aller à la rencontre des condamnés à mort dans leur bâtiment ; ils nous rejoindront dans l’étroit bureau mis à notre disposition. « Dans le bâtiment des hommes, les conditions de vie sont inhumaines, vous ne pourrez même pas rentrer » lâche un responsable de la prison. La prison centrale de Kinshasa a été construite en 1958 pour une capacité d’accueil de 1500 personnes ; en 2018, elle comptait 8500 personnes détenues, soit un taux d’occupation de 560 %. « La surpopulation est terrible : ils sont dans les couloirs, les toilettes, il n’y a pas d’endroit pour mettre les carpettes » précise-t-il.

Au compte-gouttes, onze des treize condamnés à mort que compte la prison (ceux dont les conditions de santé leur permettent de se déplacer) se joignent effectivement à nous.

Parmi eux se trouve Jojo M. Il est le benjamin du groupe, celui qui connaît par cœur ces couloirs et que, réciproquement, les détenus connaissent bien : « Il était tout petit quand on l’a arrêté, il a vieilli en prison » le décrivent-ils. D’une voix voilée et parfois saccadée, Jojo jette un œil au rapport et revient sur son expérience, semblable à celle de nombreux condamnés congolais.

L'entrée de la prison centrale de Makala © Adèle Martignon / ECPM

J’ai été arrêté à Kinshasa le 1er décembre 2000, et retenu en détention jusqu’en juin 2001. En 2002, on m’a condamné, alors que je n’avais pas eu la chance de passer devant le juge pour défendre mon cas. J’étais militaire et j’avais 24 ans ; ça fait 19 ans et 13 jours que je suis ici.

Je vis dans le Pavillon 3, on doit être 80, 90 ; c’est mieux que dans d’autres dans lesquels il peut y avoir 200 personnes. Tout le monde essaye de mener sa vie. J’ai une chambre communautaire mais je me suis fait un coin avec trois "petits", de 25 et 20 ans. Eux, ce sont des prévenus, ils sont là depuis 4 et 7 mois. À l’époque où j’étais prévenu, c’était plus dur qu’aujourd’hui : on avait des fouilles  à 2h du matin, on était surveillés la nuit. Maintenant on s’entraide : quand je ne suis pas là, ils préparent à manger, on se tient compagnie aux repas, c’est ma famille.

Moi, je connais les quatre coins de la prison : je connais celui qui donne les légumes et j’ai une casserole pour les préparer. Je peux aller prendre une douche quand je veux ; comme les toilettes, elles sont communes à tout le pavillon.

L’entente entre nous, ça va. Pour les conditions, en revanche, depuis le temps que je suis là je sais que ça ne peut pas s’améliorer. On devrait être 1500 dans cette prison ; on est 8000 ! On est étouffés, il fait chaud, mais on n’a pas le choix. Certains sont 50 dans une seule cellule, et nombreux sont ceux qui dorment à même le sol.

 

[ Voir « L’évolution des conditions carcérales des condamnés à mort de la prison de Makala de 2005 à 2019 », Vers une mort en silence (p110) ]

Condamnés rencontrés dans le cadre de l'enquête
Condamnés rencontrés dans le cadre de l'enquête

Toute la prison est aidée par le CICR [Comité international de la Croix-Rouge] : hier, on a eu des savons. Ceux qui sont en bonne santé ont un repas par jour, du pain et du riz, ou des légumes et du foufou. Le samedi, on a du poulet ou du manioc. On est obligé de consommer tout de suite, car rien ne peut se garder. Les malnutris, eux, peuvent avoir deux repas grâce à l’assistance du CICR. Il y a des cours aussi… Mais pour faire quoi demain ? Rien ne m’intéresse aujourd’hui, sauf la liberté.

Jojo a le crâne rasé, les yeux rouges, fuyants vers le sol, et les traits creusés de celui qui ne sourit plus. Comme ses pairs, il porte une chemise bleue et jaune, aux couleurs de ce drapeau dont ils renient pourtant la justice.
« On devrait avoir l’occasion de s’exprimer devant une cour impartiale ; on étudie même le droit ! » lâche l’un d’entre eux, avant d’ajouter : « La loi est bonne, pourvu qu’on en fasse un usage légitime ; dans notre cas, c’est scandaleux, on est des otages ! »

On m’a jugé dans la cour militaire, ici-même dans la grande salle, le 18 juin 2002. Je n’ai été jugé qu’une seule fois, dans le cadre du dossier de l’assassinat du Président Kabila [tué le 16 janvier 2001 à Kinshasa]. On m’a posé des questions en tant que renseignant et non comme prévenu, on m’avait dit que je faisais juste un aller-retour.

Les personnes du groupe avec qui j’avais été arrêté ont aussi été condamnées, pour d’autres chefs d’accusation ; mais en 2005, ils ont bénéficié de l’amnistie présidentielle… Pas moi, même si j’ai fait des démarches.

En 2003, 30 personnes sur les 135 inculpées ont été condamnées à mort par la Cour d’ordre militaire (COM) pour avoir participé à l’assassinat du président Laurent Désiré Kabila en 2001. Ces condamnés à mort n’ont pas été libérés malgré les amnisties prononcées en 2003 et 2005. Cette dernière amnistie devait s’appliquer en théorie à toute personne condamnée pour faits de guerre, infractions politiques et d’opinion commis entre le 20 août 1996 et le 30 juin 2005.

[ Voir « Le procès des personnes accusées de l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila », Vers une mort en silence (p54) ]

Aujourd’hui encore, mon procès n’est pas terminé ; certains condamnés sont morts avant d’en voir la fin. [Quelques mois plus tôt, lorsque les enquêteurs s’étaient rendus à Makala en mai 2019, quinze prisonniers étaient condamnés à mort. Depuis, les deux d’entre eux qui ont été transférés à Luzumu et à Angenga sont décédés de maladie, selon le directeur.]

Mes deux avocats sont partis car ils sont fatigués, et je n’ai pas les moyens d’en prendre un autre. Ma famille aussi est fatiguée. On n’est pas fâchés, mais ils ont raison : en 19 ans, je n’ai jamais vu quelqu’un de la juridiction militaire être libéré. Certains ont leurs parents qui sont morts, leurs frères qui ont dû changer d’école, ou des personnes qui sont venues confisquer leurs meubles… Pour nos familles aussi, c’est traumatisant.

Quand on m’a annoncé ma condamnation à mort, je m’attendais à ce que ma peine soit exécutée dans les 48h. Le temps passe et aujourd’hui, c’est comme si j’étais à perpétuité. Mais si demain le Président décide de reprendre les exécutions car certains prisonniers le gênent… J’y pense, mais je prie ; j’ai arrêté d’avoir peur. Je me dis que si je suis en vie, j’aurais l’occasion de vivre en liberté et de raconter mon histoire. 

Propos recueillis par Adèle Martignon

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