Khadija Amrir : « On me traitait comme si j’étais inhumaine »


6 décembre 2016

Elle avait passé plus de temps en prison qu’en liberté. Khadija Amrir, condamnée à mort pour le meurtre de son mari en 1995, a été libérée le 2 août 2016, suite à une succession de grâces royales pour bonne conduite. Son nom circule dans les couloirs. Il provoque admiration et émotion. Souvent qualifiée de prisonnière modèle au cours de ses 22 années d’emprisonnement, Khadija Amrir n’a jamais accepté sa condamnation, n’a jamais cessé de se battre et à peine sortie de prison, elle se déclare déjà prête à témoigner pour lutter contre la peine capitale.



Quelle était votre vie avant d’être condamnée à mort ?


J’avais 9 frères et sœurs. Ma mère était morte lorsque j’avais deux ans, et mon père s’était remarié. Je voulais devenir hôtesse de l’air, mais mon rêve a tourné court quand, l’année de mes 15 ans, ma famille m’a forcé à me marier avec le fils de ma belle-mère… mon frère en somme. J’avais grandi avec lui, il n’avait rien d‘un mari pour moi. Il disait que ça changerait peut-être après avoir eu des enfants, mais non. J’ai eu 2 enfants et malgré eux, ma vie n’avait pas de goût. J’étouffais.


En 1995, vous êtes condamnée à mort pour le meurtre de votre mari. Vous avez 20 ans à l’époque.


4 personnes étaient accusées avec moi. Mon avocat me disait que même si les autres étaient condamnés, moi je sortirais, car je n’avais pas commis le crime.
Quand le verdict de peine de mort a été prononcé contre moi, j’étais tellement choquée, que je n’ai rien pu exprimer. On me traitait comme si j’étais inhumaine, c’était tellement injuste. Je n’ai pas pleuré, pas crié. J’ai passé 2 ans en état de choc, à ne pas pouvoir parler.


Puis au bout de deux ans, on m’a confié une classe d’alphabétisation en prison. J’enseignais à des femmes qui ne parlaient pas l’arabe. Je travaillais tous les jours comme bénévole, ça m’a fait du bien. J’ai beaucoup aimé enseigner, mais la prison de Casablanca était très difficile à cause de la surpopulation et de la violence. Je ne supportais pas cet environnement.


Après 4 ans et demi passés à la prison de Casablanca, vous êtes déplacée à la prison de Tanger.


Quand je suis arrivée, ils ont vérifié mon dossier, ils ont vu que mon parcours était pacifique, alors ils ont accepté de me donner des responsabilités. J’ai donc travaillé à la cuisine. Je gagnais 1000 dirhams* tous les 3 mois. C’est peu, mais ça me permettait d’acheter quelques petites choses.


La dernière exécution de condamné à mort au Maroc a eu lieu en 1993, soit 2 ans avant votre propre condamnation. Puis le pays est entré en moratoire de fait.

Comment avez-vous vécu cette situation ? Avez-vous eu peur d’être exécutée ?


On me disait que si un jour j’étais transférée dans une autre prison, ce serait pour m’exécuter. Je ne dormais pas. J’acceptais mon destin, mais j’avais très peur d’être exécutée.


Avez-vous pu garder un contact régulier avec votre famille ?


Avec mon père, oui. Quand j’ai été condamnée à mort, il a divorcé de ma belle-mère. Il voulait me voir libre avant de mourir, c’était son rêve. Il a réussi. Il est mort 40 jours après ma libération, il avait 103 ans. Mais à leur divorce, c’est ma belle-mère qui avait eu la garde de mes enfants. Le plus dur pour moi, c’est de ne pas les avoir vus pendant tout ce temps. Aujourd’hui, j’essaie de rétablir une relation avec eux, mais rien que de dire le mot « maman » est douloureux pour eux.


Quelles ont été les étapes de votre libération ?


J’ai fait des demandes de grâce, sans jamais baisser les bras, avec l’aide de mes avocats. J’ai fait des demandes à tout le monde. J’avais constamment une lettre sur moi pour pouvoir la donner, si quelqu’un venait. Et je voulais coûte que coûte avoir un dossier irréprochable, quitte à me laisser insulter sans répondre, dans la prison, pour être sûre qu’aucun problème de comportement ne soit noté dans mon dossier. 9 ans après ma condamnation à mort, j’ai obtenu une première grâce royale. Ma peine était commuée en prison à vie, mais pour moi, c’était presque la même chose. Ne pas avoir de date de sortie, c’est terrible. Dans les prisons, chacun a son calendrier dont il barre les mois à mesure qu’ils passent. Mais moi je n’en n’avais pas, et je rêvais de pouvoir faire des croix sur un calendrier, comme les autres.


Puis une autre grâce m’a été accordée, et la prison à vie a été commuée en peine de 30 ans de prison. J’ai enfin eu une date de sortie. 2023, c’était encore très loin, mais j’avais le pressentiment que je sortirais avant. Je n’ai jamais perdu espoir. En 2013, une autre condamnée à mort est arrivée. Je l‘ai aidée car elle voulait se suicider. Je lui ai donné de l’espoir, je lui ai dit : «  Regarde, je devais ne jamais sortir d’ici, et me voilà maintenant avec une date de sortie ! »
Puis vous êtes rentrée en contact avec le Conseil National des Droits de l’Homme.


C’est mon avocat qui m’a donné leur contact. Je les ai appelés, et 10 mois seulement après, j’étais sortie. Je remercie M. Essabbar, le secrétaire général du CNDH**. C’est grâce à lui que je suis sortie. Pendant la fête du trône, le roi a accordé des grâces, mais mon nom n’était pas dedans. Puis une gardienne est venue me prévenir que l’on avait diminué ma peine de 2 ans, que j’allais sortir en 2021 ! Ça c’était le vendredi. Le lundi suivant, mon avocat m’a appris que j’étais libérée, j’ai ramassé mes affaires et je suis partie sur le champ.


Je ne remercierai jamais assez Sa Majesté Le Roi Mohammed VI  de m’avoir accordé sa grâce Royale.


Mes vifs remerciements vont également à M.Essabar, pour son engagement et son dévouement dans sa noble mission de sensibilisation contre la peine de mort.



Vous êtes libérée depuis 2 mois, comment allez-vous, comment voyez-vous votre avenir ?


La vie est encore difficile, notamment parce que je n’ai pas de moyens financiers. Je compte sur la fondation Mohammed VI pour la réinsertion sociale des ex-condamnés pour pouvoir trouver un travail. Quelques amis m’aident également dans ma quête et je les remercie pour leur encadrement. Je ne veux pas être dépendante des autres, je veux travailler. Pendant mes années de prison, j’ai passé un diplôme de couture et un autre de coiffure. J’ai refait mon CV et je cherche un travail. Je veux aussi témoigner. Il faut continuer le combat, aider les gens dans le couloir de la mort, surtout que parmi eux, il y a des innocents. Si jamais on les exécute et qu’on découvre ensuite qu’ils étaient innocents, que fera-t-on ?



* Environ 93 €

** Le Conseil National des Droits de l’Homme précise qu’il avait effectué, représenté par son Secrétaire Général,  Monsieur Essabar, ainsi qu’une délégation relevant du même Conseil, des visites de femmes condamnées à mort au Maroc et qui sont au nombre de trois. Cette visite fût le premier contact de Mme Amrir avec M. Essabar Mohammed, connu pour son militantisme pour l’abolition de la peine de mort.