Interventions scolaires : « Ils refont le procès ! »


26 mars 2018

Durant la première semaine de mars, ECPM s’est rendu dans cinq établissements scolaires en Ile de France pour susciter la réflexion autour de l’abolition universelle dans le cadre de son programme « Éduquer aux droits de l’homme et à l’abolition de la peine de mort ». À travers une réflexion autour de l’argumentaire abolitionniste et un échange sur la réalité de ce châtiment, des élèves de 13 à 18 ans ont été invités à débattre sur le rôle de la justice en opposition à la vengeance et la notion de réinsertion.

Il y a 40 ans, Geneviève Donadini a été jurée au procès de Christian Ranucci, l’un des derniers guillotinés de France. Elle a accepté de suivre l’équipe d’ECPM dans les établissements scolaires pour échanger avec les jeunes sur son vécu particulier.

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Qu’est-ce qui vous a poussé à participer au programme d’éducation développé par ECPM?

J’avais déjà effectué une intervention scolaire à Marseille à la demande d’une professeure. Les élèves avaient été très attentifs : mon histoire avait l’air de plaire, ou du moins d’intéresser.

J’ai connu ECPM à l’occasion de la sortie de mon livre « Le procès Ranucci [1]». Lorsque l’association m’a proposé de faire des interventions scolaires pour raconter mon histoire, j’ai aussitôt accepté de participer.

Qu’avez-vous ressenti face à une audience si réactive ? Etait-ce- difficile de vous livrer devant les élèves ? Cela doit être très différent de l’exercice d’écriture d’un livre ! 

Le livre m’a permis de retransmettre tout ce que j’avais ressenti, de faire état de mes sentiments bruts. La rencontre avec les élèves est différente, plus interactive et vivante. Grâce aux questions qu’ils posent, on se rend compte qu’ils sont très intéressés par le sujet. Ils savent tous qu’il n’y a plus de peine de mort en France, mais ils sont concernés par son application dans d’autres pays du monde.

Lorsque je raconte mon histoire, les élèves rentrent dans mon intimité. Ils se mettent à ma place, posent des questions tel que « avez-vous fait des cauchemars ensuite ? », et se disent que finalement c’est assez compliqué de juger quelqu’un. Les élèves, même les plus jeunes, sont, je trouve, très mûrs face à mon récit.

Dans la classe, ce sont surtout des filles qui ont réagi. Pensez-vous que c’est justement parce qu’elles peuvent plus facilement se mettre à votre place ?

Oui, les filles me questionnent plus sur mon ressenti, alors que les garçons posent des questions plus techniques. Elles se demandent si Christian Ranucci, le condamné, avait une mère, si elle était présente lors de l’exécution. Elles se demandent qui elle était, et si Christian n’est pas d’une certaine manière devenu meurtrier parce qu’il avait été « mal élevé ». On sentait qu’elles se mettaient aussi à la place de la mère, qui a assisté au procès sans pouvoir rien faire.

Les interventions sont toutes différentes. Certains élèves se sont bien renseignés et sont très curieux sur le procès. Ils connaissent tous les faits et tous les noms. Ils prennent position sur les témoignages, se disent que le couple de témoins n’aurait jamais dû dire ce qu’ils ont dit. Ils refont le procès !

Pour les élèves, c’est un procès qui pourrait exister aujourd’hui ?

Oui, ils le pensent, même si la justice n’est pas la même qu’il y’a 40 ans. Ils se mettent dedans, s’identifient. D’ailleurs, je crois que l’équipe d’ECPM a créé un jeu de rôle pour reproduire le procès..

En effet, l’équipe d’ECPM, pour préparer la rencontre, a mis à la disposition des enseignants un module de cours sur la justice pénale française ainsi qu’un jeu de rôle pour reproduire en classe un procès d’Assises inspiré de l’affaire Ranucci.

Je pense que ça aura du succès, les jeunes, ça les intéresse ! C’est un procès qui mobilise encore. À la parution de mon livre l’année dernière, j’ai reçu énormément de réactions de personnes qui étaient très jeunes au moment du procès… ou pas encore nées ! Des élèves de Belfort m’ont même contactée pour en savoir plus. L’affaire est connue dans la France entière, elle est restée dans la mémoire collective.

Est-ce que certains se sont positionnés en faveur de la peine de mort ? Qu’en avez-vous pensé ?

Oh oui !  Leur jugement est très tranché. Pour quelques élèves si on a tué quelqu’un on ne mérite que la mort. Certains ne reviennent pas dessus, mais d’autres paraissent troublés.

Lorsque Charlène, l’intervenante d’ECPM, explique que la peine de mort est appliquée pour différents crimes, tel que l’adultère ou l’homosexualité, ça les fait rire, ils trouvent ça extravagant. Ils se demandent comment et pourquoi ces actes qui chez nous sont l’expression d’une liberté puissent être punis aussi durement dans d’autres pays. Ils en ont peut-être entendu parler, mais ils n’avaient pas encore réfléchi dessus. Ils pensaient que la peine de mort était seulement appliquée pour quelqu’un qui avait donné la mort.

 

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Pour en savoir plus sur les actions d’éducation menées par ECPM 

Relire l’interview de Geneviève Donadini à l’occasion de la sortie de son livre

 
[1] Le procès Ranucci, Témoignage d’un juré d’Assises, édition L’Harmattan, 2016.