Geneviève Donadini, jurée d’assises au procès Ranucci : « C’était la vengeance, pas le jugement serein. »


28 avril 2017

Le 9 mars 1976 s’ouvre le procès de Christian Ranucci. Ce jeune homme de 22 ans, accusé de l’enlèvement et du meurtre d’une fillette de 8 ans, est alors au centre de l’attention de tout le pays. Deux jours plus tard, et à la grande satisfaction de l’opinion publique, il est condamné à mort. Geneviève Donadini faisait partie du jury qui a rendu cette décision. Dans son livre « Le procès Ranucci » (éditions l’Harmattan), elle revient sur son expérience et sur un traumatisme qui perdure 40 ans après le procès.

Votre livre est très précieux car il nous permet d’entrer concrètement dans le monde de la peine de mort en suivant le processus judiciaire qui mène à l’exécution d’un homme, Christian Ranucci, en 1976.

Effectivement. Pour moi et pour beaucoup de personnes, la peine de mort était une idée. On était pour ou contre, certains avaient des arguments pour, d’autres des arguments contre qu’on pouvait comprendre. Moi à l’époque, j’étais effectivement contre la peine de mort mais bon, comme ça, sans avoir eu affaire à la justice… Et lorsque je me suis trouvée à ce procès, à participer malgré moi à ce verdict, qui est un verdict collectif que j’assume entièrement, j’ai vraiment vu ce qu’était la peine de mort. Quand vous avez devant vous un jeune de 22 ans et que vous vous dites : « Mais, tu vas l’exécuter ! Ce jeune qui est là aura la tête tranchée ! », ce n’est quand même pas rien. En tant que jurés vous êtes là, à neuf, comme un peloton d’exécution. Vous allez appuyer sur la gâchette, et on ne sait pas qui va tuer, puisque c’est tenu secret. Et c’est un peu pour ça aussi que je l’ai fait ce livre. Pour dire : « Vous voyez, la peine de mort c’est ça. »

On imagine souvent que le jury est un groupe de citoyens qui peut délibérer dans une certaine tranquillité, qui peut avoir un petit peu de temps… Mais vous racontez bien qu’il n’y avait quasiment pas de pause entre la fin des plaidoiries et le verdict, que vous entendez la foule qui crie dehors… Dans de telles conditions, on aurait presque envie de remettre en cause la valeur de ce verdict.

Surtout dans ce procès-là. Il a duré deux jours – c’est très court- où se sont succédées toutes les informations. Comment faire abstraction de ses émotions quand on fait circuler la photo de cette petite massacrée, le couteau, la petite chaussure ? Comment, mère de famille ayant à l’époque une petite fille de cet âge-là, comment faire abstraction de ses émotions pour juger sereinement ? En plus de ça, comme vous disiez, il y avait une ambiance absolument ignoble que je n’imaginais pas, des gens qui crient « La mort ! La mort ! » sous les fenêtres de la salle de délibération. Une foule massée, haineuse qui demandait vengeance. C’était la vengeance, ce n’était pas le jugement serein.

Il est vrai aussi que Christian Ranucci a eu beaucoup de malchance. Il y a eu Patrick Henry juste avant, il y avait une ambiance de violence qui commençait à s’installer. Ce n’était pas la violence telle qu’on l’a actuellement. Actuellement, on vit dans une société de violence, mais à l’époque ça n’était pas ça. C’était le début.

C’est vrai que quand on revoit le présentateur ouvrir le journal télévisé en disant : « La France a peur », pour un fait divers…

Des faits divers, aujourd’hui, il y en a à longueur de journal télévisé !

C’est comme si la France entière vous avait presque forcés à condamner à mort Ranucci.

Voilà. On nous a donné une mission. Mais il faut quand même être très clair. Nous n’avons pas été influencés par le Président du tribunal. Pas du tout. Ce qui a pu, je dis bien pu, nous influencer, c’est l’ensemble de ce qui se passait. Les témoins, les pièces à conviction… l’ambiance. On ne pouvait pas juger sereinement dans cette ambiance-là. Ce n’était pas possible. Quand vous arrivez au tribunal et que vous voyez écrit en noir sur les murs du Palais de justice : « La mort Ranucci »… À l’époque, on avait moins de tags que maintenant et celui-là, on le voyait !

À un moment vous expliquez que si vous n’aviez pas été la seule femme du jury, peut-être que ça aurait changé quelque chose.

Je ne sais pas si ça aurait changé beaucoup de choses, mais on aurait peut-être pu échanger. Bien qu’on n’ait pas eu le temps. Il faut bien le dire, on n’a pas eu le temps d’échanger trois mots avec les autres jurés, si ce n’est dans la salle de délibération. C’est différent aujourd’hui. Déjà, il n’y a plus la peine de mort, donc rien n’est fatal. Il y a moins de jurés, il y en a 6 alors qu’on était 9. Les procès durent plus longtemps, donc on va plus au fond des choses, et je pense que la formation préalable des jurés est peut-être un peu plus approfondie, elle dure plus qu’un quart d’heure. Parce que quand vous arrivez là et que vous n’avez jamais eu affaire à la justice, vous ne savez pas du tout comment ça va se passer. C’était très théâtral, très organisé, très codifié…

Lors du dernier Congrès mondial contre la peine de mort, on a beaucoup échangé sur le fait que la peine de mort créait de nombreuses victimes en dehors des personnes exécutées elles-mêmes, par exemple les proches des personnes exécutées, les enfants… On découvre dans ce livre que vous aussi, vous avez été victime de cette exécution.

Tout à fait. Après avoir fait votre devoir de citoyen, vous êtes presque puni de l’avoir fait. Déjà vous ne pouvez pas parler. Moi j’ai mis 40 ans pour arriver à écrire ce que j’ai écrit, sans trahir bien sûr le secret des délibérations. Personne ne sait ce que j’ai voté. Et j’ai quand même assumé une responsabilité collective. Vous êtes lâché dans la nature avec votre conscience, vos regrets ou pas, « Qu’est-ce que j’aurais dû dire ou éviter de dire, qu’est-ce que j’aurais du comprendre ? ». C’est traumatisant ! Et je pense que même aujourd’hui qu’il n’y a plus la peine de mort, il y a des procès qui sont durs, avec des viols et des meurtres. La moindre des choses serait d’offrir aux jurés une aide psychologique, parce que c’est véritablement un traumatisme. J’ai en face de moi un jeune comme vous et on me dit : « Grâce ou à cause de vous il va avoir la tête tranchée ». N’importe quelle personne un peu normale serait perturbée par une telle situation. Quand maître Lombard nous a dit : « Madame et messieurs les jurés vous êtes les plus puissants du monde, vous avez le pouvoir de faire tomber cette tête », c’est dur. Même 40 ans après, je ressens encore une émotion. Ça ne m’a jamais quitté.

Après le procès j’ai continué une vie bien remplie. Mais il y avait toujours des phrases qui me restaient dans la tête, toujours le visage de ce garçon qui me restait dans la tête. Comme le sont restées les photos de cette petite fille. Pour moi, les deux sont ensemble.

Vous expliquez dans votre livre que l’espoir d’une grâce présidentielle a pu jouer dans la décision du jury…

Je le dis en pesant mes mots : tout le monde, nous inclus, à l’époque, le croyait coupable. À l’époque il n’y avait pas d’ADN, pas de cour d’appel. Il n’y avait donc qu’un seul recours pour Christian Ranucci : la grâce présidentielle. Et peut-être que dans la tête de certains il y avait toujours ça, le fait de se dire « Il y a quand même la grâce ». D’autant plus que M. Giscard d’Estaing, à l’époque, avait dit dans sa campagne électorale qu’il avait une profonde aversion pour la peine de mort. On pouvait espérer ça. Ensuite il y a eu des motifs politiques qui ont fait qu’il n’a pas gracié Christian Ranucci, et d’ailleurs il y en a eu deux après lui qui ont été condamnés à mort. Pour quelqu’un qui a une profonde aversion… Moi je préfère être dans ma peau que dans celle de Giscard. Nous, on avait une responsabilité collective, mais lui il avait une responsabilité individuelle.

Comment réagissez-vous, en 1981, quand la peine de mort est abolie ?

Pour moi ça a été un cri de joie. Je me suis dit : « Jamais personne n’aura plus à vivre ce que j’ai vécu ». D’autant plus que c’était une décision courageuse, prise contre l’opinion publique. Quand on me dit que certaines personnes voudraient peut-être rétablir la peine de mort, je leur réponds que la peine de mort, c’est ça, ce que j’ai mis dans le livre. Si un jour vous devez être juré et voter la mort, lisez le livre avant.

Une anecdote à ce propos. Un jour, des jeunes, âgés entre 15 et 16 ans m’ont demandé « Mais Madame, de votre temps, ça existait encore la peine de mort ? » Je leur dis : « Oui, ça existait encore. – Mais alors c’était quoi ? La piqûre, la chaise électrique ? C’était comment ? – C’était la guillotine ». Et la réponse : « Ah bon ? Comme Marie-Antoinette ! » Dans l’esprit de ces jeunes, la peine de mort c’est la révolution française. Ce n’était pas il y a 40 ans.

Quel est votre sentiment sur le rapport de l’opinion publique à la peine de mort en France ?

Je suis inquiète. Des signes montrent que l’intolérance monte en France, par rapport aux étrangers, par rapport aux gens qui ne sont pas comme vous, qui ne pensent pas comme vous… et cette intolérance, si vous êtes le plus fort, elle peut vous donner envie de démontrer votre force.