Condamnés à mort au temps du moratoire au Burkina Faso : des vies en suspens


30 janvier 2017

2 nouveaux détenus ont écopé d’une peine de mort au Burkina Faso en 2015. Pourtant, le pays n’exécute plus depuis plus de 10 ans, devenant par là-même abolitionniste de fait. La réalité des prisonniers coincés à vie dans les couloirs de la mort n’en reste pas moins problématique. À l’occasion du séminaire parlementaire organisé en partenariat avec l’Assemblée nationale du Burkina Faso, l’équipe d’ECPM a eu l’occasion de visiter l’une des principales prisons du pays, et de rencontrer quatre de ces condamnés à mort. Quatre hommes enfermés dans des conditions difficiles, à l’avenir plus incertain que jamais.



La température avoisine les 30° C en cette matinée de décembre de Ouagadougou, lorsque nous nous présentons devant la Maison d’arrêt et de correction. Une fois passés les contrôles de sécurité, un jeune directeur nous accueille dans son bureau pour répondre à nos questions. Peu bavard, il nous confirme d’emblée que quatre condamnés à mort sont détenus dans cette prison, pour un total d’environ deux mille personnes. Des condamnés à mort qui ont droit aux visites, mais qui interagissent peu avec les autres détenus, et qui ne sont pas autorisés à participer aux activités proposées par la MACO : bibliothèque, savonnerie, atelier de soudure et de menuiserie, activités d’élevage…



Depuis une tentative d’évasion survenue à la fin du mois de mars, les condamnés à mort ne peuvent même pas quitter leurs cellules. Ils restent donc confinés, seuls dans leurs cellules, sans aucune visibilité sur leur avenir. Légalement, ils pourraient être exécutés un jour, même si cela reste peu probable : la dernière exécution a eu lieu en 1988, et le nouveau gouvernement semble décidé à retirer la peine de mort de la constitution dans l’année qui vient.



Dans cette prison, les détenus n’ont droit qu’à un repas par jour, un repas essentiellement composé de riz et de légumes. « On ne peut donner que ce que l’État nous donne », souffle le directeur, à savoir 60 millions de francs CFA (environ 90 000 €) par an. C’est sur leurs propres fonds, ou en comptant sur la bienveillance de leurs proches, que les prisonniers peuvent se procurer davantage de nourriture. Le directeur de la MACO déplore en particulier l’absence de suivi à l’issue de la détention : « 60 % des détenus ont déjà fait de la prison. Souvent, à leur sortie, ils sont stigmatisés et retombent dans la criminalité. »



« Si j’avais une seconde chance… »



On nous mène ensuite dans une cour où des familles de détenus attendent l’heure de la visite. Le long d’un large terrain de foot de terre battue, quelques bâtiments sont alignés, dont une église et une mosquée. C’est dans sur les bancs de l’église que nous attendent les quatre condamnés à mort. Nous nous installons au pied de l’autel pour échanger avec eux. Debout à notre droite, un imposant gardien assiste à la conversation. Au-dessus de nos têtes trône une banderole : « Fils et filles de l’église famille de Dieu à Ouagadougou, souvenez-vous de vos pères et imitez leur foi ». Nous parlerons effectivement de foi, mais c’est surtout la question de la survie dans le couloir de la mort qui sera abordée en filigrane.



Les quatre hommes ont tous été condamnés pour assassinat. Drissa*, le détenu à l’« ancienneté » la plus élevée dans le couloir de la mort est enfermé depuis 1998. L’air absent, il ne prendra pas la parole une seule fois. Les trois autres ne cachent pas leur préoccupation à son égard : « C’est difficile pour lui car il n’a pas de visites, et il ne sait pas faire des choses avec ses mains ». Dans la situation de ces hommes, le soutien de l’extérieur est capital. Les cellules ne sont par exemple pas raccordées à l’eau, il faut donc le plus souvent payer pour se faire remplir, puis monter, des bidons d’eau potable. Difficile de savoir ce qui attache encore ce prisonnier à la vie, tant il paraît abandonné, loin de nous dans la pénombre de cette église.



Progressivement, et une fois les présentations faites, un échange s’installe avec deux des détenus. Adama, condamné en 2004, vit sa peine en l’acceptant pleinement. Pour cet ancien guide de chasse, « une peine est une peine ». Il va même jusqu’à relativiser : « On est condamnés à mort, normalement on devrait être à l’isolement. Ici, on a certains avantages. » Des avantages qui peuvent se résumer à quelques sorties et quelques possibilités d’aménagement des cellules. Serait-il soulagé par une abolition de la peine de mort ? « Bien sûr, je serais rassuré. C’est toujours inquiétant, tout peut arriver... Si la peine de mort était retirée de la constitution nous aurions la prison à vie, ce qui nous permettrait de pouvoir suivre des études par exemple. » Comme après chaque prise de parole, un silence s’installe avant que nous ne posions une autre question.



Serge, de son côté, est enfermé à la MACO depuis 9 ans, et puise une grande partie de son énergie dans la religion : « C’est Dieu qui vous envoie. Moi, je regrette l’acte que j’ai commis. Je n’avais pas l’intention de commettre un crime. Je me suis laissé emporter par la colère. Le fait de vivre avec cette souffrance morale, c’est une bagarre. Je n’ai pas d’assistance à part Dieu. Si j’avais une seconde chance… » Pour lui, les conditions de détention pourraient être largement améliorées : « On peut rester une journée sans manger ici. C’est un scandale, on a des droits ! » Alors que pour Adama, « il y a une logique qui est là. » Entre Serge et Adama, ce sont deux stratégies de survie qui s’affrontent.



Serge tire également sa force du pardon que lui a accordé la famille de sa victime. Par son récit, il allège l’atmosphère pour un court instant : « Quand j’étais à la prison de Bobo, l’un des détenus était de la famille de la femme que j’ai tuée. Lui ne savait pas qui j’étais. Puis il est sorti, et j’ai eu peur qu’il veuille se venger en apprenant ce que j’avais fait. Finalement, sa famille est venue me rendre visite au parloir spécial et m’a pardonné. »



Enfin, c’est au tour des détenus de nous questionner. Ils ont suivi avec attention le séminaire parlementaire à la télévision. Adama nous demande si « c’est sur la bonne voie », et nous lui donnons les dernières nouvelles, plutôt encourageantes quant à l’abolition de la peine de mort au Burkina Faso. Serge n’est pas très optimiste : « à la télévision vous avez parlé du terrorisme, c’est difficile avec ce qu’il se passe en ce moment... » Il a raison. Quelques jours auparavant, une attaque djihadiste a fait 12 morts dans le Nord du pays, ce qui risque de compliquer les débats au Burkina.



Triste luxe



Les gardiens, suivis des quatre condamnés à mort, nous mènent vers leurs cellules. Celles-ci se trouvent au dernier étage d’un bâtiment de béton sale dépourvu de fenêtres. Seules des fentes dans les murs permettent de faire entrer un peu de lumière. Des provisions et des vêtements pendent de ces ouvertures. Triste luxe, les condamnés à mort sont les seuls détenus à vivre dans des cellules individuelles, là où les autres prisonniers s’entassent à 15 dans une dizaine de mètres carrés. Guillaume Collin, notre partenaire de la FIACAT, qui participe à la visite, nous explique qu’il y a quelques années la cour n’existait pas et que les détenus restaient en permanence dans leurs cellules. Avec des étés à plus de 40°C, ces conditions de détentions ont coûté de nombreuses vies.



Rapidement, nous visitons les quatre cellules, à l’aménagement plus ou moins élaboré suivant l’assistance des familles des prisonniers. Chez Serge, le mieux loti des quatre, on observe une natte sur le sol, un poste radio et une télévision, une chaise, un ventilateur. Au mur, deux photos de Blaise Compaoré et Nelson Mandela et une citation d’Emerson : « Pour chaque minute où vous êtes en colère, vous perdez 60 secondes de bonheur. » Pour s’occuper, Serge écrit un roman sur sa vie et son rapport à Dieu : « Si tu n’écris pas, tu vas devenir fou ».



Dans la cellule de Adama, c’est une large fresque probablement dessinée au charbon qui nous accueille. Les personnages, apparemment inspirés de dessins animés Disney, nous sourient. L’un d’entre eux représente le « soutien indéfectible » d'Adama, sa mère. Il en profite pour nous exposer le fonctionnement de ses toilettes, un simple trou dans le béton situé dans le coin de la cellule agrémenté d’un seau d’eau.



Les deux autres détenus, moins bavards, nous autorisent à jeter un œil à leurs cellules également. Celle de Drissa, le plus ancien condamné à mort de la prison, est particulièrement frappante. Dénué de tout, le lieu nous confirme ce que nous pressentions : ce détenu est tout simplement livré à son sort.



Aujourd’hui, 31 pays sont considérés, à l’instar du Burkina Faso, comme abolitionnistes de fait. 31 pays pour une même réalité, celle de condamnés à mort à qui on laisse la vie sauve… En attendant.



* Tous les prénoms ont été modifiés