Charlène Martin, chargée de mission « Éduquer à l’abolition » à ECPM : « Chez les jeunes, on sent une volonté d’agir »


28 avril 2017

Ce fut une année chargée pour le pôle Éduquer…

Oui. Pour la première fois, nous nous sommes lancé le défi de lancer deux projets de front, deux concours pour que les jeunes s’engagent contre la peine de mort : le concours d’affiches « Dessine-moi l’abolition » d’une part, et le concours de vidéos « #CausonsAbolition » d’autre part.

Pouvez-vous nous parler du concours « Dessine-moi l’abolition », qui a vu sa 3e édition se dérouler cette année ?

Nous avons voulu marquer l’expansion de la dynamique internationale, avec le Réseau international d’éducation à l’abolition qui prend de plus en plus d’ampleur, et dont le concours « Dessine-moi l’abolition » devient l’action phare. Pour la troisième édition de ce concours, nous avons eu un niveau inégalé de participation avec 12 pays participants répartis sur 4 continents. Nous avons bien sûr retrouvés nos partenaires libanais, marocains et tunisiens qui sont membres du Réseau. Nous nous sommes également étendus un peu plus encore en Europe avec des Allemands et des Italiens qui ont rejoint la dynamique. Pour la première fois le concours a aussi eu lieu en Afrique subsaharienne, avec la participation du Cameroun, de la République Démocratique du Congo et de la Tanzanie. Autre grande première pour « Dessine-moi l’abolition » : alors que l’Asie est le continent qui exécute le plus, des jeunes du Pakistan et de Taïwan ont participé au concours. C’est donc une grande fierté pour nous : à travers les 12 pays participants nous retrouvons non seulement une belle représentativité géographique mais aussi une grande diversité des situations face à la peine de mort.. Je pense en particulier au Pakistan où il y a eu 86 exécutions l’année dernière.

Les jeunes illustrent-ils la peine de mort de façon différente suivant la situation de leur pays ?

Le message global pour l’abolition reste évidemment le même, c’est le dénominateur commun de l’exposition, ce qui fait sa force, le lien entre tous les jeunes de cette citoyenneté mondiale. Mais il y a effectivement une diversité culturelle qui ressort. Je pense en particulier aux nombreux dessins qu’on a reçu de RDC qui expriment souvent la peine de mort sous un angle violent et choquant lié au contexte du pays, à la réalité de la RDC d’aujourd’hui. On voit aussi que les jeunes ont tendance à confondre la vindicte populaire avec la peine de mort, ce qui nous éclaire sur la manière dont le sujet est perçu par les jeunes. On comprend mieux les confusions qu’il peut y avoir et c’est très intéressant pour nous, pour améliorer notre démarche de sensibilisation des jeunes, pour mieux l’adapter au contexte de chaque pays.

Pouvez-vous nous parler de la nouveauté de cette année, le concours #CausonsAbolition ?

À l’occasion des 35 ans de l’abolition en France, nous avons ouvert ce tout nouveau projet au niveau national pour les jeunes expriment leur engagement abolitionniste à travers une vidéo. L’idée était de leur donner la parole et leur permettre d’en parler sur un ton nouveau, dans des petites vidéos virales sur le modèle des youtubeurs. Les plateformes en ligne de petites vidéos font de plus en plus partie de leur manière de s’informer, de se divertir, de faire passer un message. Ce nouveau projet était un test pour nous, et ça a finalement plutôt bien fonctionné. Nous avons reçu de nombreuses vidéos, 8 d’entre elles ont été présélectionnées et mises en ligne sur la chaîne YouTube d’ECPM. Par ce concours, l’idée était non seulement de dire aux jeunes : « Parlez de la peine de mort sur un ton nouveau, décalé, axé sur les valeurs positives que vous défendez quand vous vous engagez contre la peine de mort », mais aussi de les initier à un usage militant des réseaux sociaux. Ce qui au final a été assez naturel pour eux car ilsont l’habitude de se saisir de ces nouveaux moyens de communication, de faire passer le mot à travers un hashtag ou à travers une vidéo. Notre fierté, sur ce projet, a été de voir que ces 8 vidéos ont suscité des réactions entre les jeunes, dans leur entourage et même au delà. Il y a eu énormément de likes, de commentaires, de réactions, de partages… ces vidéos ont permis de démultiplier leur parole. Et puis, là encore, elles sont intéressantes à analyser par la diversité de leurs approches, par les différents angles thématiques qui sont privilégiés par les jeunes. On a des vidéos qui nous bouscule et d’autres qui au contraire nous font sourire. Chacune a sa manière de lancer un appel pour l’abolition universelle.

Comme souvent, ces deux projets ont fait l’objet d’une cérémonie de clotûre…

Oui. Nous avons clôturé ces projets par une belle cérémonie qui s’est déroulée le mardi de la rentrée. Nos jeunes participants franciliens se sont réunis à l’auditorium de l’Hôtel de Ville de la Mairie de Paris. Il est important pour nous de remercier les jeunes de leur implication dans nos projets et de valoriser leur engagement en leur ouvrant les portes de lieux symboliques de la République, en les faisant se rencontrer pour montrer les dynamiques communes de ces projets. Les jeunes ont également été félicités par des élus et par des personnes qui sont concernées directement par la peine de mort, comme Sandrine Ageorges-Skinner et Sabine Atlaoui.

L’idée forte, c’est donc de faire en sorte que l’action de ces jeunes soit reconnue ?

Exactement. Je n’aime pas trop dire « laisser la parole », l’idée c’est qu’ils « prennent » la parole. Nous, on les valorise pour ce qu’ils ont fait et évidemment pour les encourager à continuer. On leur montre qu’ils sont reconnus sur un pied d’égalité avec tous les autres acteurs qui s’engagent pour l’abolition. Les jeunes sont des acteurs à part entière de la lutte contre la peine de mort au niveau mondial. Ce n’est pas juste une formule quand nous disons que l’abolition universelle de demain ne peut pas se faire sans eux.

Vous avez effectué de nombreuses interventions en milieu scolaire. Pouvez-vous partager avec nous un ressenti, quelque chose qui se dégage de l’attitude des jeunes dans leur engagement contre la peine de mort ?

Ce que j’aime beaucoup, c’est qu’ils se laissent surprendre, même quand ils ont a priori des idées arrêtées et tranchées sur la question, une vision assez manichéenne. Ils peuvent être très exigeants et très durs dans la manière de condamner, de considérer les actes des uns et des autres. Mais le débat s’ouvre toujours très rapidement pour la grande majorité d’entre eux et des idées, spontanées, de bon sens, ressortent très vite. Un processus évidemment facilité par l’intervention de personnes qui sont concernées directement et quotidiennement par la peine de mort. Les jeunes sont très attentifs, très attentionnés et délicats avec les témoins, ils ont beaucoup d’empathie. Et puis ils cherchent tout de suite à trouver des solutions, on sent qu’il y a une envie d’agir. Quand il y a des témoignages d’épouses de condamnés ou même d’anciens condamnés libérés, les questions ne sont pas forcément « comment ça s’est passé ? » mais plutôt : « qu’est-ce qu’on peut faire ? Es-ce que vous avez obtenu justice ? » On sent cette volonté d’agir.