70 ans de la DUDH : les défenseurs des droits racontent leurs combats


10 décembre 2018

Aujourd'hui, 10 décembre 2018, la DUDH célèbre son soixante-dixième anniversaire. L'occasion pour ECPM de donner la parole à ceux qui, à travers le monde (Iran, Algérie, Indonésie, Tunisie, Cameroun, Malaisie, République démocratique du Congo et Liban), se battent au quotidien pour défendre les droits humains. Un grand merci à nos huits partenaires, aux parcours singuliers et évocateurs, d'avoir pris le temps de répondre à nos questions.


IRAN -Mahmood Amiry-Moghaddam, directeur d’Iran Human Rights (IHR)



1. Racontez-nous brièvement votre parcours militant ?



Je suis né à Kerman, en Iran, en 1971 ; et je vis en Norvège, où je suis arrivé en tant que réfugié en 1985. Je suis médecin, actuellement professeur à la faculté de médecine d’Oslo, et responsable du laboratoire de recherche en neurosciences moléculaires de l’Université d’Oslo. Je suis également le fondateur et directeur de l’ONG Iran Human Rights (IHR).

La première action que j’ai entreprise contre la peine de mort, c’était en 2004, et cela a lancé ce qui est ensuite devenu Iran Human Rights. Avec l’aide d’Amnesty International Norvège, nous avons réussi à mener une grande campagne pour sauver une jeune fille, Leyla Mafi, condamnée à mort à l’âge de 15 ou 16 ans pour actes immoraux. Le cas de Leyla a fait la Une ; le Premier ministre norvégien a même écrit une lettre personnelle au Président iranien Mohammad Khatami. Finalement, grâce à cette campagne, la condamnation à mort de Leyla a été annulée.

Mon premier contact avec ECPM a été quand j’ai été contacté par Sandrine Ageorges-Skinner, qui m’a proposé de traduire les nouveaux rapports d’IHR en français ; nous avons ensuite ajouté une page en français à notre site internet avec son aide. À travers elle, nous avons rencontré la grande famille abolitionniste qu’est la Coalition mondiale contre la peine de mort, dont IHR est membre depuis 2010. Notre première action conjointe avec ECPM a été la publication d’un rapport annuel sur la peine de mort en Iran en 2012. Depuis, nous continuons de collaborer chaque année pour sortir ce rapport.


2. Pourquoi est-ce important pour vous de vous engager contre la peine de mort ?



J’ai fait l’expérience du concept de la peine de mort pour la première fois quand j’avais 7 ans, trois jours après le début de la Révolution islamique en février 1979. Pour la première fois, j’ai vu en couverture des journaux des images de personnes ayant été exécutées par le régime révolutionnaire après de très courts procès. Dans les années qui ont suivi, les exécutions de masse des opposants politiques au nouveau régime ont fait de la peine de mort une partie intégrante de la vie des gens. Pendant l’été 1981, il y avait des exécutions de masse presque tous les jours. Mon cousin a été exécuté en août 1981, pour crime de « affiliation à un groupe d’opposition » ; il avait 18 ans. Le même été, j’ai vu deux personnes qui avaient été pendues publiquement sous un pont près de chez nous. Ces images sont, depuis lors, gravées dans ma mémoire.


Je pense que la peine de mort est probablement la plus grave des violations des droits de l’Homme. La lutte contre la peine de mort inclut également le combat en faveur de beaucoup d’autres aspects des droits de l’Homme, comme le droit à un procès équitable et à l’État de droit, et les droits des minorités, des enfants, et de tous les groupes vulnérables et marginalisés. De plus, on voit que de nombreux dictateurs utilisent la peine capitale comme leur instrument le plus important pour semer la peur dans la société, à travers cette peur, consolider leur régime. Enfin, reconnaître la dignité humaine n’est pas possible tant que la peine de mort existe dans une société.
En bref : la peine de mort est la mère de toutes les violations des droits de l’Homme ; le respect durable des droits de l’Homme ne pourra être atteint que lorsque la peine de mort sera abolie. Tous types d’actions peuvent être utiles, j’en ai fait l’expérience. Nous ne sommes pas impuissants, et ce que nous faisons peut sauver des vies. Une fois que l’on sait ça, il est impossible de rester silencieux et sans rien faire.



3. Quelles sont les grandes avancées, et à l’inverse les grandes difficultés, que vous rencontrez dans votre combat pour la défense des droits ?



Chaque individu sauvé de la peine de mort est un grand succès, et notre travail, de même que celui des autres mouvements abolitionnistes, a sauvé de nombreuses vies. Je souhaiterais néanmoins mentionner deux de nos plus grandes réussites : en dix ans, nous avons réussi à changer le narratif et la manière dont les Iraniens voient la peine de mort. Ceci a grandement contribué à la réforme de la législation sur les crimes liés aux stupéfiants, pour lesquels le recours possible à la peine de mort a été limité. À la suite de cette réforme, le nombre d’exécutions pour ce type de crimes est passé de plusieurs centaines par an à moins de dix en 2018.
La plus grande difficulté est de maintenir la question de la peine de mort au cœur de l’attention internationale. Malheureusement, la peine capitale n’est toujours pas une priorité absolue de la communauté internationale, et le nombre d’exécutions est toujours très élevé. Chaque exécution est un coup en pleine figure.


4. Quelle évolution de la situation de la peine de mort percevez-vous dans votre pays ?



Le mouvement abolitionniste grandit. Quand nous avons commencé à nous engager contre la peine de mort, il n’y avait aucun groupe abolitionniste organisé en Iran ; il y en a désormais beaucoup, et je pense que c’est la même chose dans beaucoup d’autres pays. Même si nous avons encore un chemin long et difficile à parcourir, je crois que nous verrons un jour l’abolition universelle de la peine de mort.

5. Un dernier mot ?



Le combat contre la peine de mort est le plus important de notre génération. Rejoignez-nous pour abolir la peine de mort et restaurer la dignité humaine.




ALGERIE -Nourredine Benissad, président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme (LADDH)



1. Racontez-nous brièvement votre parcours militant ?



Je suis né en 1958 en Algérie, et je suis avocat. J’ai participé, avec d’autres collègues, à la création du collectif d’avocats contre la peine de mort, alors que mon pays était sous état d’urgence pendant la décennie noire. Cela a été ma première action militante contre la peine de mort.
Ma première action avec ECPM remonte à ma participation au Congrès mondial contre la peine de mort de Madrid en 2013.


2. Pourquoi est-ce important pour vous de vous engager contre la peine de mort ?



C'est important de m'engager contre la peine de mort parce qu'elle porte atteinte à un droit fondamental de la personne humaine, le droit à la vie.
Mes sources de motivation ont été les livres que j'ai lu sur la question, notamment ceux de Cesare Beccaria, d'Albert Camus et de Robert Badinter. J'étais de passage à Paris, en 1981, quand Robert Badinter, alors ministre de la Justice et Garde des sceaux, a présenté devant l’Assemblée nationale française la loi portant abolition de la peine de mort en France. Cette brillante intervention m'a marqué, puisque c'est à ce moment que j'ai pris la décision de m'engager pour l’abolition dans mon pays.



3. Quelles sont les grandes avancées, et à l’inverse les grandes difficultés, que vous rencontrez dans votre combat pour la défense des droits ?



Une modeste avancée est que nous avons inscrit dans la charte des droits de l'Homme de la Ligue Algérienne pour la défense des droits de l'Homme, dès sa création en 1985, l'abolition de la peine de mort parmi ses principes ; et nous avons mené des actions et des plaidoyers au niveau national pour l'abolition de la peine de mort. Je pense que nous avons contribué à la décision des autorités algériennes de mettre en place un moratoire sur les exécutions en 1993, réaffirmé régulièrement depuis 2007 par le vote du pays en faveur de la résolution des Nations unies pour un moratoire sur l’application de la peine de mort.
À l'inverse, le fait que les autorités algériennes n'aient pas aboli formellement la peine de mort dans la législation pénale, faute d'agrément et de moyens, reste comme un goût de travail inachevé.


4. Quelle évolution de la situation de la peine de mort percevez-vous dans votre pays ?



L’évolution de la situation de la peine de mort dans mon pays est liée à l'évolution de la société algérienne, notamment au degré de démocratisation du pays. L'abolition de fait existe et ce n'est plus un tabou d'en parler publiquement. Dans le futur et pour peu que la volonté politique pour une ouverture démocratique se traduise dans les faits en autorisant la société civile à s’engager librement, je crois que beaucoup d'acteurs de la société – associations des droits de l'Homme, barreaux, universitaires, médias – peuvent s'engager dans une œuvre pédagogique de longue haleine en direction de la société algérienne.

5. Un dernier mot ?



Personne ne devrait pouvoir ôter la vie d'un être humain, fût-ce la justice.




INDONESIE - Ricky Gunawan, directeur du Community Legal Aid Institute (LBHM)




1. Racontez-nous brièvement votre parcours militant ?



Je suis né en 1984 en Indonésie. Je suis avocat spécialisé dans la défense des droits de l’Homme, et je suis le directeur du Community Legal Aid Institute (LBHM) – un ONG fournissant une assistance juridique gratuite au personnes à faibles revenus et aux victimes de violations des droits de l’Homme, dont des personnes risquant la peine de mort ou d’être exécutées.
Ma première action militante contre la peine de mort remonte à 2008, quand j’ai rendu visite pour la première fois à notre premier client condamné à mort, Humphrey Jefferson (Jeff). Malheureusement, Jeff a été illégalement exécuté en juillet 2016, en dépit d’une demande de grâce toujours en suspens, et moins de 72 heures après avoir été prévenu de son exécution.


2. Pourquoi est-ce important pour vous de vous engager contre la peine de mort ?



L’engagement pour l’abolition de la peine de mort est important pour moi, parce que je crois fermement en la dignité inhérente à tous les êtres humains, en ce qu’elle justifie le droit à la vie qui doit être protégé par l’État ; et que la peine de mort viole notre dignité humaine. C’est Jeff, le premier condamné à mort défendu par LBHM, qui est la source de ma motivation à œuvrer contre cette cruelle injustice. Jeff a été torturé et a dû avouer un crime qu’il n’avait pas commis ; la décision des juges avait un caractère raciste. En un seul cas, j’ai pu voir que la peine de mort se basait sur de nombreuses injustices. Cela m’a conduit à travailler plus en profondeur non seulement sur la défense des personnes risquant la peine de mort ou d’être exécutées, mais également sur l’amélioration de notre système juridique, pour qu’il serve la justice – au lieu d’être un terreau d’injustice.


3. Quelles sont les grandes avancées, et à l’inverse les grandes difficultés, que vous rencontrez dans votre combat pour la défense des droits ?



Mon plus grand succès sur ce chemin est que j’ai la chance de travailler, à LBHM, avec un groupe d’avocats et de militants infatigables et dévoués, dont l’engagement pour sauver des vies et rétablir l’espoir est sans équivalent. Nous travaillons ensemble pour mettre en lumière les profils des condamnés à mort et les souffrances qu’ils endurent. Par notre travail de défense, nous avons également réussi à intégrer les droits de l’Homme dans les politiques antidrogues.
Dans le même temps, au travers de mon travail avec ces brillants défenseurs des droits de l’Homme, j’ai eu la chance de pouvoir être inspiré par la résilience et la persévérance des innombrables prisonniers dans les couloirs de la mort que j’ai pu rencontrer depuis dix ans. Ils demeurent à la base de mon engagement et de celui de mes collègues pour en finir avec ce châtiment ultime et irrationnel.

La plus grosse difficulté que j’ai rencontrée jusqu’à présent a été l’exécution de notre client Rodrigo Gularte – un Brésilien atteint de schizophrénie et de troubles bipolaires – en avril 2015. J’étais totalement convaincu, jusqu’à la dernière minute, que nous arriverions à le sauver du peloton d’exécution, puisque qu’une nation civilisée ne pouvait pas exécuter une personne souffrant de troubles mentaux. Quand le gouvernement indonésien a décidé de procéder à l’exécution de Rodrigo, cela a brisé mon cœur. Après son exécution, quelques collègues et moi avons apporté sa dépouille à Jakarta à une messe de requiem. Je n’ai ni pleuré ni ressenti quoi que ce soit tout au long de notre voyage vers Jakarta. C’est quand nous sommes revenu au bureau et que j’ai partagé cette histoire avec mon équipe que j’ai craqué. Je me suis dit tant de fois à moi-même : « J’ai échoué. ». Ce moment de ma vie a été très dur à supporter, tant personnellement que professionnellement.
Nous sommes en ce moment en train de faire un recours en justice contre l’exécution de Rodrigo. Cette bataille juridique a été particulièrement difficile. Néanmoins, nous devons tant à Rodrigo que nous ne pouvons pas abandonner notre combat maintenant.



4. Quelle évolution de la situation de la peine de mort percevez-vous dans votre pays ?



Il y a eu un moment dans mon engagement pendant lequel j’ai cru que l’Indonésie n’abolirait jamais la peine de mort. Mais, si on regarde l’histoire de l’abolition de la peine de mort dans le monde, on se rend compte que c’est une tendance globale. Pour moi, c’est simplement une question de temps jusqu’à ce que l’Indonésie abolisse cette cruelle peine.
Nous avons réussi à démontrer la brutalité de la peine de mort, et à intégrer de plus en plus de monde dans le mouvement abolitionniste. La peine de mort est une commodité politique en Indonésie, comme d’autres problématiques liées aux droits de l’Homme, et de la même manière que dans beaucoup d’autres endroits. Les politiciens l’utilisent comme un outil politique pour montrer qu’ils sont sévères envers les criminels ; mais nous sommes lentement en train de briser cette vision. Je vois un futur sans peine de mort en Indonésie, et un pays respectant le droit à la vie et protégeant la dignité de tous.


5. Un dernier mot ?



Ensemble, abolissons la peine de mort, parce que chaque humain importe.



TUNISIE - Chokri Latif, président de la Coalition tunisienne contre la peine de mort (CTCPM)




1. Racontez-nous brièvement votre parcours militant ?



Je suis né en 1958 à Nabeul, en Tunisie. Je suis écrivain et chercheur en philosophie politique.
En avril 1980, le gouvernement tunisien a annoncé la condamnation à mort de 13 opposants politiques. Étant à cette époque membre dirigeant du mouvement estudiantin tunisien, j’ai organisé et dirigé, avant et après les exécutions, des manifestations estudiantines et une grève générale dans tous les établissements universitaires. Cette première action militante contre la peine de mort a été renforcée dans les années 1980 par mon adhésion à la Ligue Tunisienne de défense des droits de l'homme (LTDH) ; puis, plus tard, en étant membre fondateur en 2001, de l'Organisation contre la torture en Tunisie (OCTT).
Ma première action avec ECPM a été la participation à l'organisation de la conférence régionale MENA : « L'abolition en marche », qui a eu lieu à Tunis en septembre 2014.



2. Pourquoi est-ce important pour vous de vous engager contre la peine de mort ?



J'adhère à des valeurs philosophiques humanistes qui défendent le droit à la vie et le placent au rang du premier des droits. À ce propos, les écrits de philosophes comme Voltaire et Diderot, Sartre et Camus, en passant par Marx et Nietzsche ont apporté une contribution majeure à l'approfondissement de ma propre démarche. Y ont également contribué, de grands écrivains comme Hugo et Dostoïevski, de grands artistes comme Ferrat, Ferré et Brassens.
Des évènements historiques ont été la source de ma motivation : les exécutions de militants anticolonialistes au début du 20e siècle ou même, plus récemment, la pendaison des 13 opposants politiques en 1980 en Tunisie. Mais surtout, un évènement majeur, très dur, restera à jamais gravé dans ma mémoire : la condamnation à mort du grand penseur réformateur soudanais Mahmoud Mohamed Taha, exécuté en 1985 pour apostasie, sous l'impulsion des Frères musulmans.


3. Quelles sont les grandes avancées, et à l’inverse les grandes difficultés, que vous rencontrez dans votre combat pour la défense des droits ?



La plus grande avancée que j'ai vécue avec joie et fierté a été la décision du gouvernement tunisien de rouvrir le procès de Maher Manai, injustement condamné à mort en 2004. Refusée à maintes reprises, la demande de révision de son procès, soutenue par la Coalition tunisienne contre la peine de mort (CTCPM) et ECPM, a été accordée en juillet 2017 et constitue un précédent en Tunisie.
La rupture épistémologique n'a pas encore eu lieu au niveau des idées, de la connaissance, de la vision du monde et de soi, des rapports sociétaux et politiques. Les instances du système de pensée dominante n’ont pas ou peu bougé depuis de siècles. Ses structures, ses composantes et ses références rétrogrades ont encore été renforcé et alimenté par la montée du mouvement politique islamiste, qui use de l'amalgame entre politique et religion pour manipuler le grand public, contrer le mouvement abolitionniste et monter des campagnes contre ses revendications. C'est la plus grande difficulté à laquelle doit faire face le mouvement abolitionniste et le mouvement démocratique en général, en Tunisie et dans tout le monde arabe. Cette difficulté exige un travail et un effort de longue haleine de vulgarisation, d'éducation et de sensibilisation conduisant vers la mobilisation du grand public.


4. Quelle évolution de la situation de la peine de mort percevez-vous dans votre pays ?



Malgré les difficultés culturelles et politiques, le mouvement abolitionniste avance. La CTCPM, fondée en 2007, a enfin été reconnue légalement en 2012 par les autorités tunisiennes. Après des années de repli et de passivité, les lignes ont bougé. Les actions publiques et la visibilité médiatique se multiplient, des liens avec les composantes de la société civile et le mouvement démocratique sont renforcés, des rapports avec la jeunesse estudiantine et lycéenne sont établis. D'autre part, la situation des condamnés à mort a évolué : ils ne sont plus regroupés dans le couloir de la mort, enchainés et coupés du monde extérieur. Le moratoire est régulièrement voté positivement par l'État tunisien.

Ce sont des avancées notables, quantitativement et qualificativement qui me laissent envisager le futur du mouvement abolitionniste tunisien avec beaucoup d'optimisme. La vigilance est cependant toujours de mise tant que le moratoire n'a pas été institutionnalisé et tant que l'État tunisien n'a pas ratifié le Second protocole facultatif se rapportant au Pacte International relatif aux droits civils et politiques.


5. Un dernier mot ?



L'engagement contre la peine de mort est un engagement pour la dignité humaine.




CAMEROUN - Nestor Toko, coordinateur Droits et paix et président du RACOPEM




1. Racontez-nous brièvement votre parcours militant ?



Je suis né en 1968 à Baboné, dans la région de l’Ouest du Cameroun. Je suis avocat de profession.
Ayant constaté que les tribunaux camerounais continuaient à prononcer des condamnations à mort, en violation de la Constitution qui garantit le droit à la vie et consacre l’interdiction de la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains et dégradants, j’ai organisé le 10 octobre 2009 une conférence pour sensibiliser le grand public sur la nécessité d’abolir la peine de mort au Cameroun.
En 2012, j’ai participé à une conférence interrégionale sur l’abolition de la peine de mort, organisée par ECPM à Kinshasa, à l’issue de laquelle est née la coalition de l’Afrique centrale et de l’Est contre la peine de mort, regroupant les abolitionnistes de dix pays (le Burundi, le Cameroun, le Kenya, l’Ouganda, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, le Congo, le Rwanda, la Tanzanie et le Tchad). Cette Coalition a, dans une déclaration du 31 mars 2012, appelé les gouvernements de l’Afrique centrale et de l’Est qui n’avaient pas encore aboli la peine de mort à le faire et à soutenir la résolution des Nations unies sur le moratoire universel sur l’application de la peine de mort.


2. Pourquoi est-ce important pour vous de vous engager contre la peine de mort ?



La peine de mort est une violation flagrante du droit à la vie. La vie humaine de mon point de vue est la valeur suprême à protéger dans une société. La peine de mort étant irréversible, elle ôte de ce fait au condamné toute possibilité d’amendement. Or, durant ma carrière professionnelle, j’ai vu des personnes qui avaient initialement été condamnées à cette peine être innocentées par la suite. Je citerai ici un cas très récent qui détermine et justifie mon engagement à lutter contre la peine de mort dans mon pays : deux infirmiers en attente de leur intégration dans la fonction publique, avaient été traduits devant le tribunal militaire de Maroua le 28 août 2015 pour répondre des faits d’actes de terrorismes, passibles de la peine de mort au Cameroun. Le Ministère Public leur reprochait d’avoir procuré des soins médicaux aux combattants du groupe terroriste Boko Haram. À l’audience, le ministère public n’a produit aucun témoin pouvant rapporter la preuve de l’accusation et, de surcroît, a indiqué qu’il ne pouvait révéler la source des informations concernant l’accusation. Malgré leurs dénégations, les accusés ont été condamnés à la peine de mort. Sur appel des accusés, la Cour d’appel de l’Extrême-nord les a acquittés pour faits non établis en spécifiant que c’est à tort que le premier juge, sans preuve, avait fondé sa décision sur la rumeur.



3. Quelles sont les grandes avancées, et à l’inverse les grandes difficultés, que vous rencontrez dans votre combat pour la défense des droits ?



Au tout début, nous étions seuls à nous engager publiquement contre la peine de mort au Cameroun. À ce jour, nous avons pu mobiliser les avocats du Cameroun qui ont accepté de s’engager en faveur de l’abolition, d’où la naissance, en 2015, du Réseau des avocats camerounais contre la peine de mort (RACOPEM). Le RACOPEM est composé des avocats qui sont installés dans les dix régions du pays. Sous notre impulsion, l’ordre des avocats au Barreau du Cameroun, qui jusqu’à lors n’avait pas de position officielle sur la peine de mort, s’est prononcé en juin 2016 en faveur de son abolition ; il a d’ailleurs organisé un concours de plaidoiries consacré à cette thématique. D’autres organisations de la société civile, à l’instar de l’association Justice impartiale, ont également intégré l’abolition de la peine de mort dans leurs priorités d’action. Certains parlementaires sensibilisés n’ont pas hésité à demander l’abolition de la peine de mort lors du débat au parlement sur l’adoption du nouveau code pénal en 2016. Évidemment, tout n’a pas été facile, je me souviens de cette époque où les autorités administratives interdisaient nos réunions publiques sous prétexte que c’était subversif de notre part d’aborder la question de l’abolition. Malgré les actions de plaidoyers développées, les décideurs politiques au plus haut niveau sont toujours réticents à inscrire l’abolition de la peine de mort dans leurs priorités d’action, prétextant de ce que les mentalités populaires ne sont pas encore préparées à l’accepter. De même, la Commission nationale des droits de l’homme et des libertés hésite à s’engager réellement contre la peine de mort. Enfin, il est extrêmement difficile de trouver des financements locaux pour promouvoir l’abolition de la peine de mort.

4. Quelle évolution de la situation de la peine de mort percevez-vous dans votre pays ?



Il convient de préciser que la lutte pour l’abolition de la peine de mort est un combat de longue haleine. Au début de notre engagement, la peine de mort était un sujet tabou. Aujourd’hui, nous pouvons noter qu’il y’a un débat public sur cette question. Même si la position officielle du gouvernement sur la peine de mort n’a pas évolué, au moins, le Ministre de la justice s’est exprimé sur cette question en 2016 ; les autorités tant politiques que judiciaires, participent à nos activités. Les partenaires au développement expriment également leurs intérêts à cette question. Ceci montre qu’il y’a un réel intérêt pour nous à poursuivre les actions en faveur de l’abolition de la peine de mort au Cameroun. Et nous espérons qu’avec le rajeunissement de la classe politique, le message de l’abolition de la peine de mort sera mieux suivi.


5. Un dernier mot ?



Il n’y a pas de cause plus noble que de se battre pour l’abolition de la peine de mort.





MALAISIE - Chow Ying Ngeow, membre du comité exécutif du Anti-Death Penalty Asian Network (ADPAN)




1. Racontez-nous brièvement votre parcours militant ?



Je suis née en Malaisie en 1974. Je suis avocate en activité. Je me suis engagée pour la première fois dans le mouvement anti-peine de mort il y a à peu près dix ans, lors d’une campagne demandant une seconde chance pour un jeune Malaisien sur le point d’être exécuté à Singapour. Depuis, j’ai continué à œuvrer en faveur de l’abolition de la peine de mort. J’ai ensuite été élue pour siéger au sein du groupe transitionnel d’ADPAN, puis au sein de son comité exécutif.
J’ai rencontré ECPM pour la première fois à Taïwan, lors que la première assemblée générale d’ADPAN.


2. Pourquoi est-ce important pour vous de vous engager contre la peine de mort ?



Cet engagement est important pour moi, parce qu’il m’ouvre une perspective entièrement nouvelle et transforme ma manière de penser de plusieurs façons. Par l’engagement au sein de ce mouvement, je suis constamment en train d’apprendre. Et je pense que c’est important pour moi de réfléchir en profondeur à de nombreuses questions, notamment sur la vie et la mort, ou sur la justice. Tout au long du chemin, j’ai rencontré beaucoup de gens et vécu beaucoup de choses ; de nombreux événements m’ont marquée. Je ne peux pas en identifier un en particulier, c’est une accumulation d’expériences.


3. Quelles sont les grandes avancées, et à l’inverse les grandes difficultés, que vous rencontrez dans votre combat pour la défense des droits ?



Personnellement, ma plus grande réussite est le réseau d’amis et de camarades que j’ai pu construire grâce à ce mouvement. Mon pays continue de procéder à des exécutions, ce n’est donc pas une avancée ; mais j’espère que cela sera bientôt fini.
Ce qui m’attriste le plus, c’est l’utilisation de la peine de mort à des fins politiques et de manipulation du public (du moins, c’est comme ça que je vois les choses en Malaisie). Je pense que l’une des plus grandes difficultés des campagnes anti-peine de mort est d’arriver à avoir un engagement significatif. Un des plus grands obstacles est notamment les réseaux sociaux ; tels que je les vois maintenant (en Malaisie), ils n’aident pas le mouvement abolitionniste.



4. Quelle évolution de la situation de la peine de mort percevez-vous dans votre pays ?



J’ai vu un grand changement entre la situation il y a dix ans et celle d’aujourd'hui. Je dirais qu’il y a plus d’avancées que de retours en arrière, même si certains pays abolitionnistes appellent au rétablissement de la peine de mort. Je parle d’avancées, parce que j’ai vu la quantité de travail et d’engagement de différents acteurs dans ce mouvement. Et je suis sûre que celui-ci est en train de devenir de plus en plus fort, et que nous arriverons à atteindre notre objectif.


5. Un dernier mot ?



On ne peut pas apprendre à un enfant que c’est mal de tuer, en tuant quelqu’un. Personne n’est un outsider quand c’est l’État qui tue en notre nom.


REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO - Liévin Ngondji, président de Culture pour la paix et la justice (CPJ)




1. Racontez-nous brièvement votre parcours militant ?



Je suis né en 1962 à Kalima, en République démocratique du Congo. Je suis avocat depuis 1995.
La première fois que je me suis engagé contre la peine de mort a été lors d’une émission télévisée pour protester contre l’exécution de plusieurs condamnés à mort en 1998.
Mon engagement au côté d’ECPM a commencé en 2001, lorsque j’ai participé au 1er Congrès mondial contre la peine de mort à Strasbourg.


2. Pourquoi est-ce important pour vous de vous engager contre la peine de mort ?



Tout jeune, j’ai appris par mon père qu’un de ses proches parents avait été abusivement condamné à mort, tous ses biens arrachés et ses enfants abandonnés. Même si, dix ans après, il avait été amnistié, sa vie et celle de sa famille avaient complètement été bouleversées. Par la suite, j’ai assisté des personnes innocentes, dont des enfants soldats, qui avaient été condamnées à mort dans des procès qui étaient ni équitables ni réguliers.

3. Quelles sont les grandes avancées, et à l’inverse les grandes difficultés, que vous rencontrez dans votre combat pour la défense des droits ?



Nous avons réussi à intégrer la discussion autour de la peine de mort dans le débat public, en y impliquant le gouvernement, les parlementaires et même la présidence de la République. De plus, la RDC observe un moratoire de fait depuis près de 15 ans ; le gouvernement s’est engagé à ne pas revenir dessus, en votant notamment en faveur de la résolution des Nations unies pour un moratoire universel en novembre 2018.
Néanmoins, j’ai rencontré de grandes difficultés, notamment l’exécution de condamnés à mort que j’avais eu à côtoyer ou à défendre. De plus, dans le cadre de mon combat, j’ai été victime de graves menaces physiques à mon encontre ; et j’ai dû faire face à la résistance de l’opinion et des politiques à comprendre le sens de mon combat.


4. Quelle évolution de la situation de la peine de mort percevez-vous dans votre pays ?



Il y a une très grande évolution en faveur de l’abolition de la peine de mort depuis environ 20 ans que je suis sur le terrain, tant au niveau national qu’international. Quant à l’avenir, je pense qu’il est plutôt prometteur en République Démocratique du Congo.

5. Un dernier mot ?



La peine de mort est une simple illusion de justice car elle ne pourra jamais arrêter le cycle de la violence. Au contraire, elle déshumanise la société et particulièrement ceux qui sont chargés de l’appliquer.




LIBAN - Ogarit Younan, Ogarit Younan, fondatrice de l’Association libanaise pour les droits civils (LACR)



1. Racontez-nous brièvement votre parcours militant ?



Je suis sociologue, écrivaine, intellectuelle et co-fondatrice avec Walid Slaybi de l’Université pour la non-violence et les droits humains (AUNOHR).

La première action contre la peine de mort à laquelle j’ai participé, c’était au début de l’année 1997. J’ai initié une recherche exhaustive sur la peine capitale au Liban (la loi depuis la fondation du pays, les condamnés, les exécutions, les autorités politiques, les statistiques, les études scientifiques mondiales sur les causes des crimes et sur la peine capitale, les traditions et les religions, les instruments des droits humains internationaux, des alternatives, etc.). Menée avec Walid Slaybi, cette étude est sortie en décembre 1997 sous forme d’un livre intitulé « La peine de mort tue », elle a constitué une base solide pour lancer la Campagne libanaise pour l’abolition de la peine de mort. Cette campagne a joué un rôle pionnier au Liban et dans la région.

Ma première action avec ECPM fut en 2001 à Strasbourg, en tant qu’invitée au 1er Congrès mondial contre la peine de mort.


2. Pourquoi est-ce important pour vous de vous engager contre la peine de mort ?



Depuis 1982, au cœur même de la guerre civile au Liban, j’ai fait mon choix de vie à l’instar du slogan du grand penseur humaniste et psychanalyste Erich Fromm « To Have or To Be : Avoir ou Être ». J’ai décidé tôt d’être militante intellectuelle non-violente, et ce non pas face à un évènement quelconque, mais plutô face aux violences et injustices qui nous menaçaient et le font toujours, et afin de mettre mes compétences et mon énergie en faveur de la lutte pour les droits, les libertés, la justice, et l’amour. L’abolition de la peine de mort en fait partie ; elle est évidemment au cœur de la philosophie de la non-violence.


3. Quelles sont les grandes avancées, et à l’inverse les grandes difficultés, que vous rencontrez dans votre combat pour la défense des droits ?



En 35 ans de parcours, j’ai pu observer plusieurs grandes avancées. J’ai réussi à instituer la pensée de l’éducation non-violente au Liban, en réussissant dernièrement à l’introduire officiellement dans le curriculum de toutes les écoles suite à un accord signé avec le ministère de l’Éducation ; à introduire le projet de loi sur le mariage civil au parlement, suite à une lutte délicate sur un sujet tabou ; à fonder, avec Walid Slaybi la première université de son genre pour des spécialisations académiques sur la non-violence et les droits humains, au service de toutes les sociétés arabes.
Le Liban est plutôt proche de l’abolition de la peine capitale. En 2001, nous avons réussi à abolir la peine de mort automatique. C’était un premier exploit et un espoir faisant preuve de l’efficacité de l’action abolitionniste au Liban. La même année, dans un sondage auprès des parlementaires, 74% d’entre eux ont déclaré leur refus de la peine capitale. En 2009, un autre sondage a abouti à des résultats similaires. D’autre part, les programmes de sensibilisation continus ont été un élément crucial dans notre lutte libanaise. Un héritage est déjà là, au service des jeunes, des écoles, activistes, société civile, condamnés à mort, familles des victimes, juristes, médias, politiques, etc.

J’ai vécu une guerre civile, j’ai failli à plusieurs reprises être tuée lors de mon action et déplacements dans tout le Liban malgré les divisions et les menaces multiples. Néanmoins, ces obstacles que j’ai pu rencontrer sont simplement des difficultés, pas plus, n’ayant jamais empêché les avancées et l’espoir de pouvoir changer. C’est ainsi que je les conçois et assume.


4. Quelle évolution de la situation de la peine de mort percevez-vous dans votre pays ?



Les 3 dernières exécutions au Liban ont eu lieu il y a 15 ans maintenant. Depuis lors, le Liban est en situation de moratoire de fait. Néanmoins, il s’abstient depuis 2007 de voter aux Nations unies pour un moratoire universel. Les autorités judiciaires prononcent toujours des peines capitales. Et, face à certains crimes qui ont secoué la société dernièrement, des voix s’acharnent de nouveau pour l’application de la peine capitale…

Pour le futur proche, le Liban est capable de continuer sa lutte abolitionniste, sur la base des acquis et réussites déjà accumulés, et grâce à de jeunes acteurs courageux et bien formés aptes à prendre la relève. Et comme il ne s’agit pas uniquement d’abolir la peine de mort, ceci devrait être accompagné d’une réforme des peines et des prisons, des droits des victimes et de leurs familles, des droits des condamnés à la réhabilitation et à la protection de leurs familles, et d’une éducation permanente à l’abolition.

5. Un dernier mot ?



L’éducation, la prise de conscience et le débat nous ouvrent les voies d’un vibrant « Non » à la peine de mort.